Les Grenades

In Léa Bayekula We trust, un mental d’acier pour accéder au top

© Tous droits réservés

29 oct. 2022 à 13:35Temps de lecture6 min
Par Jehanne Bergé pour Les Grenades

Dans la série In… We Trust (en français : "Nous croyons en"), Les Grenades vont à la rencontre de femmes arrivées là où personne ne les attendait. Cette semaine, place à Léa Bayekula, championne de para-athlétisme. Armée de sa volonté hors norme cette sportive vise le haut du podium et change le regard que la société porte sur les personnes en situation de handicap.

C’est entre ses entrainements et son départ en Turquie pour un stage intensif que nous retrouvons Léa Bayekula, athlète paralympique pratiquant le 100m, 400m et 800m. Sous les rayons de soleil de ce milieu d’automne, les yeux rivés vers l’avenir, elle nous raconte son histoire.

Le plaisir de la compétition

Léa Bayekula voit le jour il y a 27 ans à Bruxelles. "Je suis née avec un développement incomplet de la colonne vertébrale", clarifie-t-elle. Durant son enfance, le regard des autres sur son handicap se révèle lourd à supporter. À l’adolescence, après un changement d’école, au fil des rencontres, la future sportive se fortifie et gagne en confiance.

En 2010, un peu par hasard, elle découvre le handisport. "J’ai été contactée par une association. À la base, les structures spécialisées pour les personnes en situation de handicap ne m’intéressaient pas parce que je ne voulais pas être mise dans une case, mais finalement j’ai accepté de rejoindre le projet." Elle commence alors le basket en fauteuil ; elle est la seule fille sur une équipe de six. "Le sexisme je le sentais par des différences de traitement. Par exemple, quand un joueur arrivait en retard, il devait faire ce qu’on appelle ‘des suicides’, c’est-à-dire des tours de salle, tandis que moi on ne me demandait rien. Je trouvais ça injuste qu’on ne me considère pas de manière égale, du coup, je faisais exprès d’arriver en retard."

►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe

Malgré les accrocs, à travers ce sport, elle se découvre une passion pour la compétition. "J’adorais les matchs, il s’agissait des moments les plus importants pour moi."

© Tous droits réservés

L’aventure de la course

En 2012, elle participe à une "journée de détection" dont l’objectif est de proposer aux sportif·ves en situation de handicap une multitude de disciplines. "C’est là j’ai découvert l’athlé fauteuil. J’ai rencontré Marieke Vervoort [championne paralympique décédée en 2019, ndlr] qui m’a beaucoup inspirée et prodigué de nombreux de conseils pour rouler."

En 2013, Léa Bayekula se lance dans cette discipline qu’elle sent faite pour elle. Elle s’inscrit au White Star Athletics à Woluwe-Saint-Lambert. "Au début, il n’y avait pas d’athlètes en situation de handicap dans ce club. Petit à petit, le lieu est devenu plus inclusif et aujourd’hui, nous sommes une quinzaine !", se réjouit la sportive. Dès le début, accompagnée de son coach François Maingain, elle évolue rapidement et s’entraine trois fois par semaine après ses cours. "On a participé à mon premier Championnat d’Europe à Berlin en 2016. Pour la première fois, je suis tombée sur de vraies concurrentes. En tant que nouvelle, je me sentais super forte et j’ai compris qu’il allait falloir bosser pour atteindre le niveau."

Et c’est ainsi qu’en plus de son cursus de graphisme puis d’éducatrice spécialisée, elle enchaine les entrainements. Elle bénéficie alors d’un aménagement adapté pour aider les sportif·ves espoir et de haut niveau à mener de front leur carrière et leurs études.

La persévérance quoiqu’il arrive

Les années passent, elle ne lâche rien : Championnat du Monde à Dubaï en 2018, réserviste pour les jeux de Tokyo en 2020, médaille de bronze au Championnat d’Europe en 2021. Les efforts payent. Aujourd’hui, elle est reconnue comme athlète professionnelle et est classée cinquième mondiale de sa catégorie. "Là je me prépare pour le Championnat du Monde de Paris de 2023 avec le coach Claude Issorat."

La coureuse s’entraine tous les jours, notamment au centre de formation pour sportif·ves de haut niveau à Louvain-La-Neuve où s’exercent tous·tes les athlètes qui le souhaitent, valides ou pas. "Le matin, je vais à la salle, ou sur les pistes. Je réalise également des stages à l’étranger, c’est très intense."

Le sexisme, je le sentais par des différences de traitement

Calme de tempérament, Léa Bayekula mène un important travail sur elle-même en plus de ses entrainements physiques. "C’est un sport mental. Il faut une grande discipline. Aujourd’hui, je vise la première place. Je me concentre sur la réussite. J’ai de la chance de bénéficier de beaucoup de soutien de la part de mes proches et de l’équipe qui m’entoure. Le sport, ça peut être dur ; il ne faut jamais oublier ses objectifs."

Ambassadrice du handisport au féminin

La Ligue Handisport Francophone a lancé cette année une campagne de sensibilisation "Ose le handisport au féminin", car elle ne compterait que 25% de femmes parmi ses membres affilié·es. "C’est beaucoup trop peu quand on connaît les bénéfices d’une pratique sportive régulière sur la santé et le bien-être, mais également l’autonomie et l’intégration sociale des personnes en situation de handicap", explique la LHF.

Suite à son parcours exceptionnel, la championne est régulièrement sollicitée comme role model. Récemment, elle était pour la Ville de Bruxelles l’un des visages de She runs. Début 2022, on l’a aperçue dans la campagne réalisée par la COCOF "Je peux pas…#JaiSport" visant à promouvoir le sport au féminin. Mais ce n’est pas tout, depuis 2021, elle est la marraine de l’ONG Handicap internationale qui lutte pour une meilleure inclusion de la personne porteuse d’un handicap dans le monde entier.

Fan de mode et make up, la sportive est également égérie pour la marque Unrun4254 et a noué un partenariat avec Chanel. "J’aime bien le maquillage, le regard est important pour moi. Quand je cours, je me vois dans mon compteur. Je me répète des espèces de mantras pour me donner de la force."

Sur son casque de compétition, l’artiste Denis Meyers a par ailleurs écrit des termes qui inspirent la jeune femme tels que "détermination", "force" ou "lumière" et qui l’aident à se mettre en condition avant de monter sur la piste.

C’est important d’ouvrir le regard

© Tous droits réservés

L’importance de la représentation

Présente sur les réseaux sociaux, la sportive reçoit de nombreux messages de son public. "J’ai l’impression d’être un modèle pour les personnes en situation de handicap. On m’envoie souvent des témoignages comme ‘tu me donnes envie de me mettre au sport’ ou ‘tu me motives’. Ça me fait plaisir de pouvoir inspirer celles et ceux qui ne voient plus la lumière…"

Si les choses bougent, selon l’experte, le handisport reste néanmoins en retrait par rapport au sport valide et ne fait pas l’objet de la même attention médiatique. "Entre sportif·ves, il n’y a pas de jugement. C’est la société qui marque les différences…"

Outre sa carrière d’athlète, elle nourrit le rêve d’un jour devenir actrice. "J’ai toujours été attirée par le théâtre parce que depuis que je suis enfant je me demande pourquoi, quand il s’agit de jouer une personne en situation de handicap, on ne prend pas des acteur·rices vraiment concerné·es plutôt que de mettre des acteur·rices valides sur un fauteuil…"

Selon elle, la visibilité des personnes en situation de handicap évolue quand même, elle se dit optimiste. "Avant lorsque je sortais dans la rue, on me dévisageait pour mon handicap comme si la différence n’était pas acceptable. Maintenant, ça a changé, on me perçoit comme quelqu’un qui a sa place dans ce monde. Et si aujourd’hui on me faisait encore une remarque, quoiqu’il arrive, ça ne me toucherait plus. Je suis légitime."

►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici

En interview, sur les pistes ou dans les écoles, notre interlocutrice porte son message d’inclusion. "Je souhaite promouvoir une meilleure compréhension du handicap. C’est important d’ouvrir le regard", conclut-elle.

Pour découvrir tous ses records, par ici.


Dans la série In… We Trust (Nous croyons en)


Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Articles recommandés pour vous