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Les Grenades

In Juliette Berguet We Trust, l’upcycling pour rassembler

28 mai 2022 à 10:06Temps de lecture7 min
Par Jehanne Bergé pour Les Grenades

Dans la série In… We Trust (en français : "Nous croyons en"), Les Grenades vont à la rencontre de femmes arrivées là où personne ne les attendait. Dans cet épisode, nous retrouvons Juliette Berguet qui a fait de la résilience une ligne directrice, tant d’un point de vue personnel que professionnel, et ce en encourageant la consommation éthique et le partage.

C’est dans le centre-ville de Bruxelles que le rendez-vous est donné. Dans sa boutique Orybany, Juliette Berguet nous attend tout sourire. Sur les étals, des créations en tout genre : des badges représentant de grandes figures féministes, des trousses réalisées à partir de matériaux réutilisés, des robes de seconde main, des jeans recyclés. Ici, on allie le beau et le slow. Autour d’une grande table en bois où est installée une machine à coudre, notre interlocutrice du jour revient sur son parcours…

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Le choc du déracinement

"Depuis ma plus petite enfance, j’ai l’impression de devoir me battre. Je me dis souvent que la vie me fait subir des épreuves, mais j’arrive toujours à me relever, à me projeter, à rêver", introduit-elle en se servant un thé.

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C’est au Congo qu’en 1977 elle voit le jour dans la province de l’Équateur. "C’était un paradis. On allait pêcher à la rivière, on se réveillait avec les oiseaux, on allait chercher les œufs de poules nous-mêmes… J’ai eu la chance inouïe de grandir dans un village où tout le monde prenait soin les un·es des autres." À l’âge de 7 ans, c’est pour elle le basculement : au vu des événements et des tensions politiques dans la région, son père choisit d’envoyer toute la famille en Belgique. "Il ne nous a pas prévenu·es qu’on partait définitivement, on pensait qu’on rendait visite à nos proches."

Juliette Berguet décrit son arrivée en Belgique comme un véritable choc. Tandis que son père retourne au Congo pour maintenir les affaires familiales, sa mère se retrouve seule sur ce nouveau continent avec ses cinq enfants. "Du jour au lendemain, ma maman qui était une femme d’affaires en Afrique s’est retrouvée à devoir tout recommencer à zéro. Elle prenait des cours d’alphabétisation le soir et la journée, elle devait apprendre un autre métier. À l’époque, les autorités n’ont ni tenu compte de son parcours, ni de ses compétences. Ils l’ont dirigée vers une formation de femme de ménage. Nous n’avions pas d’autre choix que celui de rentrer dans le moule."

Un nouveau départ

L’année qui suit cette arrivée, la maison où la famille est logée prend feu. Après avoir survécu à cet incendie, Juliette Berguet et les sien·nes sont relogé·es dans une cité à Woluwe-Saint-Lambert. "Là-bas, nous étions toutes et tous des nouveaux arrivants. Nous vivions ensemble dans un esprit de grande solidarité. La deuxième main, l’upcycling, la revalorisation, on l’organisait entre nous par nécessité."

Elle termine sa scolarité à 20 ans avec une vive envie de voir le monde et part à Londres pour apprendre l’anglais. "Cette ville m’a permis de m’accepter, de m’assumer, de prendre ma place. Là-bas, il y a cette idée que peu importe ce que tu souhaites entreprendre, tu peux y arriver, et puis on y rencontre des gens de partout. On était tou·tes déraciné·es. Ensemble, on se créait de nouvelles familles."

Elle reste en Angleterre et se forme au tourisme. Après s’être frottée à différents milieux professionnels, elle atterrit chez Eurostar dont les trains viennent alors d’être mis sur les rails. Les années passent, son quotidien est fait de voyages, de rencontres, de débrouille. Elle vit sa jeunesse à 100%, mais n’échappe pas à la pression sociale. "À chaque fois que je revenais en Belgique, j’entendais que mes amis se mariaient, achetaient une maison, allaient devenir parents… Et on ne cessait de me demander, ‘Et toi Juliette c’est pour quand ?" Petit à petit, l’envie de s’ancrer prend de l’ampleur en son for intérieur…

Pionnière de l’upcycling

À l’aube de ses 30 ans, elle retourne au Congo, visiter sa famille restée au pays. "Ça a été une révélation. En revenant de ce voyage, j’ai décidé de m’engager dans une activité porteuse de sens." Elle rentre à Bruxelles et trouve un emploi comme assistante de direction, mais en parallèle, elle lance Oryginis un projet de mode upcycling avec une amie styliste, Liliane Malemo. À deux, elles créent à partir de matériaux recyclés. "Quand j’étais petite, dans mon village au Congo, il n’y avait pas de boutique, ma mère cousait et arrangeait nos tenues. Je n’ai jamais reçu d’habits ou de jouets neufs. Même chose dans la cité. En fait, la revalorisation a toujours fait partie de mes valeurs au départ par nécessité et puis par volonté !"

Ce qui m’intéresse ce sont les rencontres, les échanges

Pendant plusieurs années, elle œuvre tant qu’elle le peut pour cette aventure entrepreneuriale tout en enchainant les expériences professionnelles en tant qu’employée. En 2013, aux Ateliers des Tanneurs, les deux amies passent une étape et lancent un premier lieu de création. "Au début, ce n’était pas facile. On frappait à toutes les portes, personne ne voulait de nos pièces. Je me suis rendue dans toutes les boutiques de la rue Antoine Dansaert, je me faisais chaque fois rembarrer. Nous étions pionnières, l’upcycling n’était pas encore la mode, l’économie circulaire ne faisait pas partie du vocabulaire."

Pourtant, elles persévèrent. Aux Ateliers des Tanneurs, elles rencontrent nombre de créatrices et créateurs. "Nous avons réalisé que nous n’étions pas seules, ce sentiment de communauté s’est révélé très porteur." En 2013, Orybany voit le jour. Le nom du projet vient par ailleurs de la combinaison des mots "Oryginis" - les origines - et "Banynga"– la communauté – en lingala. 

S’accrocher et se projeter

Au fil des années, Juliette Berguet ne parvient plus à trouver de sens à son job alimentaire et redouble alors d’efforts pour son projet passion. À 36 ans, elle rencontre son compagnon et de cette relation résulte un projet de grossesse. "Orybany a un peu comblé ce désir d’avoir un enfant et m’a aidé à ne pas penser pas qu’aux prises d’hormones et procédures médicales."

Notre interlocutrice dénonce les tabous entourant les problèmes de fertilité. "Dans ma communauté on n’en parle pas, c’est comme si tout le monde arrivait à avoir un bébé naturellement. On me répétait ‘il faut prier’, mais non ça ne marche pas comme ça ! Pour ne pas craquer, il était nécessaire que je puisse me projeter dans quelque chose…"

Finalement, elle tombe enceinte en 2017 et se fait licencier à la sortie de son congé maternité. "C’était le moment de me lancer à fond dans Orybany. J’avais du temps de m’occuper de ma fille et du projet, mais je ne suis pas superwoman…" Au mois de décembre 2018, elle découvre une boule dans son sein. "Le cancer… Tu sais quand commence ta première perf de chimio, mais tu ne sais jamais quand ce sera fini…"

Depuis ma plus petite enfance, j’ai l’impression de devoir me battre

De cette épreuve, elle ressort transformée, bien décidée à prendre le temps et à s’écouter. Elle se mobilise pour l’accompagnement à la remise à l’emploi des personnes atteintes de maladie de longue durée. Elle multiplie les rencontres avec des femmes qui comme elle ont traversé un cancer dans un esprit de sororité et de solidarité.

Un espace de beautés et de rencontres

En 2019, après six années passées aux Ateliers des Tanneurs, elle déménage sa boutique au cœur de Bruxelles juste à côté des Halles Saint Gery. "Je venais souvent dans le quartier, et cet espace était vide. Un jour, j’ai vu une affiche régie foncière proposant de candidater pour l’occuper. J’ai envoyé mon dossier in extremis et nous avons été sélectionnées."

Aujourd’hui, c’est dans ce lieu lumineux à l’esthétique soignée que les objets, cosmétiques, vêtements, bijoux, accessoires d’une quarantaine de créateurs et créatrices sont exposé·es. Notre hôte insiste : ce projet existe car il est porté par une équipe et une communauté d’artisan·nes, au sein de laquelle chacun·e œuvre pour une consommation plus respectueuse de l’humain et de la planète. Juliette Berguet conseille, aiguille, écoute ses client·es avec une joie sincère. En marge de la boutique, elle développe également Kinju Brussels, une marque d’accessoires Slow Fashion qui prône la résilience. Elle propose notamment des pochettes à base de matériaux récupérés où sont brodées des découpes de seins en reconstructions.

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Orybany c’est aussi un espace de couture et des ateliers créatifs pour apprendre à tous les publics le Do It Yourself. Une campagne de financement est par ailleurs en cours pour ouvrir un atelier encore plus pro afin de mutualiser les machines, de mettre en avant la revalorisation et d’accueillir un plus large public.

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Si aujourd’hui, Juliette Berguet a des idées plein la tête, la réalité financière reste compliquée. Le projet fonctionne sous forme d’asbl, et toute l’équipe y travaille de manière bénévole y compris elle-même. "Ce qui m’intéresse ce sont les rencontres, les échanges. Par exemple, hier, des élèves sont passés dans le cadre d’un circuit de mode éthique. C’était important pour moi de semer une petite graine, de leur dire croyez en vous, en vos rêves."

On quitte la boutique avec un chouchou recyclé et une magnifique pochette Kinju Brussels.
On quitte la boutique avec un chouchou recyclé et une magnifique pochette Kinju Brussels. © Tous droits réservés

Pour découvrir la boutique atelier éthique et durable Orybany, rendez-vous du mercredi au dimanche au 18 Place Saint-Géry. Un pop-up store sera par ailleurs organisé tout au long du mois de juin au 26 rue du Lombard.


Dans la série In… We Trust (Nous croyons en) :


Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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