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Les Grenades

In Gia Abrassart We Trust, créatrice de synergies et de rencontres

In Gia Abrassart We Trust, créatrice de synergies et de rencontres
24 avr. 2021 à 08:46 - mise à jour 24 avr. 2021 à 08:467 min
Par Jehanne Bergé

Dans la série In… We Trust (en français : "Nous croyons en"), Les Grenades vont à la rencontre de femmes arrivées là où personne ne les attendait. Pourquoi We Trust ? Parce qu’elles ont suivi leur passion, elles y ont cru. Et nous aussi. Des femmes de caractère qui déconstruisent les stéréotypes à leur manière… Neuvième épisode consacré Gia Abrassart, entrepreneuse culturelle et initiatrice de Café Congo et Ginger G.

C’est dans la cour du Studio CityGate, un immense espace situé à Anderlecht qui accueille des créatifs et créatives, des entrepreneurs et entrepreneuses et des associations que nous retrouvons notre hôte du jour. C’est à l’étage de l’un des bâtiments que se trouve Café Congo, un lieu artistique où vibrent les énergies d’ici et d’ailleurs.

"J’ai initié le projet, mais, moi je ne suis pas artiste, je suis plutôt une interface au service de la création multidisciplinaire afro-descendante. Ici, tout se lie, se délie tout le temps", introduit-elle en nous faisant visiter les lieux.

In Gia Abrassart We Trust, créatrice de synergies et de rencontres
In Gia Abrassart We Trust, créatrice de synergies et de rencontres © Tous droits réservés

Créer, créer, créer

Suivre Gia Abrassart, c’est faire la rencontre de tout un écosystème. Dès notre arrivée, nous faisons la connaissance de Lucile Saada Choquet, artiste en résidence pour son installation-performance "Jusque dans nos lits". Arrivée début mars, elle travaille sur un dispositif de rencontres entre personnes racisées sous la forme d’un grand lit qu’elle placera par la suite dans l’espace public. "Je veux décoloniser l’intime. Je propose à chaque invité d’échanger avec moi à partir d’un carnet de rencontres que j’ai écrit." La pièce où Lucile Saada Choquet est en train de créer juxtapose un café-salon littéraire de 50 mètres carré où le projet Café Congo a démarré avant de s’étendre sur le reste de l’étage...

Avant la pandémie, les événements se multipliaient entre ces murs, mais depuis, le lieu est entièrement dédié aux résidences d’artistes en création. Nous suivons Gia Abrassart dans une grande pièce, inondée par la lumière. "On a ouvert ici avec la Wetsi art galery, on partage l’espace avec les artistes qui étaient déjà ici."

Le lieu est divisé en ateliers ouverts ou fermés aux univers très spécifiques. Nous nous arrêtons devant des œuvres, Gia Abrassart nous présente Céline Paquay qui travaille à partir de photomontages d’archives du Congo de la période coloniale juxtaposées avec des images de plages du Nord pour faire un lien entre conditions de vie migratoire et enjeux socio-économiques qui se cachent derrière l’Histoire. 

Juste à côté, Elisabeth Woronoff travaille sur la performance "Keep Art a-LIVE!". Nous rencontrons également Bers Grandsinge, artiste congolais qui a étudié aux Beaux-Arts de Kinshasa. "C’est le doyen de Café Congo", explique la maitresse des lieux.

Un peu plus loin, derrière une porte, un petit bureau calme et feutré. "Là, c’est l’espace de la DJ Rokia Bamba et de Joëlle Sambi, poétesse et écrivaine."

Un refuge artistique

Café Congo semble être un refuge artistique où chacun·e peut trouver une place pour créer et exister. "Les artistes sont quasi tous là depuis le début, ça se met en place de manière organique."

Partout où le regard se pose, des œuvres d’art. En route à présent pour la salle Kinshasa qui rassemble entre autres Pitcho Mafolo qui travaille différentes matières, Precy Numbi qui fait des performances afrofuturistes avec des objets déclassés ou Eddy Ekete dit "l’homme canette" qui questionne notre rapport aux poubelles.

"Café Congo, c’est un état d’esprit, un art de vivre. Nous ne sommes pas subsidiés, on ne doit rendre de compte à personne. Pour moi la liberté, c’est quelque chose de très important. On est très autonomes, ici, c’est un refuge, on peut lâcher prise", continue notre hôte.

Retour dans le petit salon littéraire. Lucile Saada Choquet revient vers nous : "Dans le milieu institutionnel, en général, tu as des temps très courts pour travailler. Ici, je peux chercher sur une durée beaucoup plus longue et c’est très important dans un processus créatif de ne pas avoir la pression de créer un résultat. C’est hyper précieux d’avoir des endroits comme ça. Et aussi d’être entourée d’autres artistes qui sont mué·es par les mêmes questions. Savoir qu’il y a des afro-descendant·es qui créent, c’est un gain de temps énorme dans la communication de mon propre travail."

Café Congo est un écosystème entre artistes, et l’espace s’ancre lui-même dans l’écosystème plus large du Citygate. "Libre à chacun de créer des ponts, les liens se font naturellement", ajoute Gia Abrassart.

On est très autonomes, ici, c’est un refuge, on peut lâcher prise

Artivisme et bouillonnement

Après ce tour d’horizon, vient le moment de nous poser pour comprendre la genèse de ce projet.

"Ma mère est métis, mon père est blanc, ma grand-mère est noire. Très jeune, je me suis rendu compte qu’il y avait des privilèges. Ce n’est pas pour ça que je n’ai pas dû me déconstruire. J’avais, moi aussi des biais aveugles."

Cette femme de caractère aux fières racines congolaises a eu plusieurs vies. C’est dans la gestion hôtelière qu’elle commence sa carrière, avant d’être engagée au Comité International de la Croix Rouge comme responsable des flux d’informations. Après cette expérience, elle retourne aux études, et commence le journalisme à l’ULB. "En 2004, j’ai réalisé avec Marie-Soleil Frère qui vient de décéder, un mémoire sur le manque de visibilité des diasporas africaines dans les médias belges."   

Dans la foulée, elle lance Afromedia Blackness Attitude, un blog qui devient le site Café Congo pour repenser les relations belgo-congolaises à travers une pensée artistique. "Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont les créations multidisciplinaires témoignent du passé colonial." En 2015, avec Sarah Demart, elle publie l’ouvrage "Créer en postcolonie 2010-2015. Voix et dissidences belgo-congolaises".

L’ouverture de Café Congo est la suite logique de ce parcours atypique, un endroit physique pour faire vivre ces projets. "Ici, nous sommes ancré·es dans une philosophie féministe, queer et décoloniale. Ce lieu, je l’ai créé pour faire une sorte de rééquilibrage mémoriel pour le Congo, le Burundi et le Rwanda et ne pas toujours être dans cette attente de reconnaissance et de réparation." Elle ouvre en 2018 dans des circonstances particulières. "Je suis tombée malade, j’ai dû être hospitalisée trois mois pour une greffe de cœur. Ça a été un épisode intense. Je suis revenue ici en septembre 2018. J’ai commencé à décorer, on a donné une âme au lieu, il s’est transformé en une salle de convalescence, de résilience."

Un espace qu’elle continue de porter. A travers leurs créations, les artistes de Café Congo peuvent explorer différentes formes de militance et d’activisme, d’artivisme.

In Gia Abrassart We Trust, créatrice de synergies et de rencontres
In Gia Abrassart We Trust, créatrice de synergies et de rencontres © Tous droits réservés

Coup de boost

A présent, direction les Marolles à la découverte d’une autre facette de l’entrepreneuse : sa marque de boisson à base de gingembre Ginger G.  

"A partir de 2009, j’ai souffert d’insuffisance cardiaque, j’ai dû arrêter l’alcool. Je n’en pouvais plus des bionades... J’ai commencé à boire du jus de gingembre. J’ai fait un test, j’en ai préparé 20 litres à une soirée, ça a eu du succès."

La marque naît en 2015. Comme d’habitude avec elle, le reste suit de manière organique. Son élixir de "gingembre frais infusé de citron, d'épices et d'amour" est reconnu par les fines bouches bruxelloises.

Infatigable, en octobre 2020, juste avant le deuxième confinement, elle ouvre une petite boutique MG Boutique avec Vanessa Ngoga, chanteuse et co-fondatrice de la marque de café Malaïka. C’est dans une ancienne volaillerie de 20m2 à côté de la place du Jeu de Balle, qu’elles se sont installées ensemble. Le carrelage d’origine donne à l’endroit un charme tout particulier. Ici, se juxtaposent un comptoir à café, un comptoir à jus gingembre, une porte Dogon, des tissus du Mali, des bijoux, des housses de coussins éthiques...

Gia Abrassart et Vanessa Ngoga.
Gia Abrassart et Vanessa Ngoga. © Tous droits réservés

"On a des bons produits les gens aiment bien. On propose une fusion sympa. Ça résonne bien dans le quartier. Le café vient du Burundi, c’est un projet que je fais avec mon père et deux de ses amis qui y sont producteurs depuis plus de 40 ans", explique Vanessa Ngoga en nous servant le précieux breuvage.

Entre deux coups de téléphone, Gia Abrassart s’assied pour déguster un café. "Je suis entourée de beauté", dit-elle. On ne peut pas la contredire. Après les rencontres en cascade de la matinée à Café Congo, l’après-midi en boutique ne s’annonce pas moins joyeuse. Les passants saluent les deux femmes depuis la rue, les client·es entrent dans le petit magasin. Nous les laissons à leurs affaires, la tête remplie de rencontres, de saveurs, de beauté.

Pour suivre Café Congo, c’est par ici et la boutique c’est par .

L’expo The reality of a reflection de la Wetsi art galery est à découvrir à partir de ce samedi 24 avril jusqu’au 6 juin. L’expo Congoville qui présente entre autres le travail d’artistes de Café Congo est à visiter au Middelheim Museum à partir du 29 mai avec notamment Kinact Collective.


La liste des artistes résidents à Café Congo

Bers Grandsinge, Wetsi Mpoma Gallery et ses artistes, Nadia Berriche, Elisabeth Woronoff, Céline Paquay, Audrey Uhorakeye Marion, Rokia Bamba, Céline Proust, Joëlle Sambi, Nicolas Makola, Odette Watshini Messager, Wenzoki, Pitcho Mafolo, Precy Numbi, Lucille Choquet, Eddy Ekete, Bayunga Kialeuka, Baobab Van De Teranga.



La série In... We Trust (Nous croyons en...)


Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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