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Il y a 10 ans, Mohamed Bouazizi s’immolait en Tunisie : "La révolution ? Nous souffrons davantage maintenant"

Il y a 10 ans, Mohamed Bouazizi s’immolait en Tunisie : "La révolution ? Nous souffrons davantage maintenant"
17 déc. 2020 à 09:343 min
Par Maurine Mercier

C’était il y a 10 ans. Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant, s’immole par le feu à Sidi Bouzid, ville oubliée du centre du pays. 26 ans, épuisé par la pauvreté et les humiliations que lui fait subir le régime policier, son geste déclenche la révolution. La vague s’empare ensuite du monde arabe : Egypte, Yémen, Libye, Syrie etc.

"J’étais pauvre, je le suis encore plus"

Comment Sidi Bouzid – berceau de la révolution – s’en sort aujourd’hui ? Ahmed, ex-vendeur ambulant résume : "Zéro + zéro = zéro ! La révolution ne nous a rien apporté, au contraire". Il tente de retenir ses larmes : "Oui, je suis descendu dans la rue en 2010 avec cette envie de faire bouger les lignes. Nous suffoquions sous Ben Ali. Nous avions besoin de liberté, et surtout de vivre plus décemment. Or, depuis, les prix des produits de base ont triplé. J’étais pauvre, je le suis encore plus. J’ai trois filles et je ne sais plus comment m’en sortir aujourd’hui. Ce stress constant me ronge."

Pour les marchands ambulants, la situation est difficile : "J'étais pauvre, je le suis encore plus".

Le ciel est chargé, comme l’ambiance sous les bâches de ce marché où la municipalité veut que les vendeurs ambulants de légumes se rangent désormais. Son collègue explique : "Avant, nous vendions notre marchandise sur des charrettes, à l’extérieur, comme Mohamed Bouazizi. Aujourd’hui, si la police nous surprend dans les rues, elle nous confisque notre marchandise. Mais les clients ne se déplacent pas jusqu’à cette place !". Il montre les bâches qui se déchirent sous les trombes d’eau. "Vous voyez là où ils nous ont parqués ? Sur les plans, ce marché était formidable. En réalité, il est insalubre. Tout est ainsi en Tunisie. La corruption est plus étendue encore qu’avant. Il faut une nouvelle révolution, on ne tiendra pas sinon !".

Des hommages pour cacher le désespoir

Au cœur de la ville trône la sculpture d’une charrette, symbole de ces vendeurs ambulants et de Mohamed Bouazizi qui par son geste a déclenché la révolution. "A part cette sculpture, les autorités n’ont pratiquement rien fait", résume un passant. Le maire de Sidi Bouzid rétorque : "Nous avons assaini plusieurs quartiers, nous avons créé une salle de réunion, des installations sportives également, mais il est vrai que ce n’est rien en comparaison aux attentes de la population".

Le pays reste très centralisé, la ville manque de moyens. Post-révolution, les promesses ont fusé : une autoroute pour relier la ville à la capitale, un hôpital universitaire. "Rien de tout cela n’a été fait", résume le maire qui pointe du doigt le pouvoir central. A Sidi Bouzid, même le musée de la révolution est resté en plan.

Diplômés chômeurs pour l’éternité

Shaker (à droite), 28 ans, ne trouve pas de travail malgré son Bac+3. "Je n'ai pas de quoi subvenir à mes propres besoins", confie-t-il.
Shaker (à droite), 28 ans, ne trouve pas de travail malgré son Bac+3. "Je n'ai pas de quoi subvenir à mes propres besoins", confie-t-il. Maurine Mercier

Les vendeurs de légumes ne gagnent souvent pas assez pour vivre, et les diplômés chômeurs ne trouvent toujours pas de travail. Shaker s’use à passer ses journées avec ses compagnons dans le café que les habitants ont rebaptisé le "Café de la pauvreté". 28 ans, Bac + 3, cela fait 5 ans que Shaker ne trouve pas de travail. Une histoire banale ici. "Je me sens moralement épuisé. J’ai envoyé mon CV partout, j’ai rédigé 1000 lettres de motivations, j’ai passé des entretiens, j’ai cherché partout. Mais… je ne trouve rien. Je ne peux pas déménager à Tunis ou dans une grande ville parce que je ne pourrais pas me payer un loyer. Ma vie s’est arrêtée. Bien sûr que je souhaite me marier, fonder une famille. Mais je n’ai pas de quoi subvenir à mes propres besoins. Comment je pourrais rendre ma femme heureuse ?". A ses côtés, Amine, Bac + 5, sourit pour cacher sa tristesse.

Zéro pointé pour la classe politique

Khaled Aouinia – avocat et figure de la gauche bouzidienne – n’en peut plus de voir cette jeunesse toujours à quai. Le diagnostic est pour lui limpide : "Toutes les élections, bien que démocratiques depuis 10 ans, n’ont placé au pouvoir que des corrompus, des opportunistes, ou des incompétents". Pour lui, tous les partis sont responsables de ce gâchis spectaculaire. Sa gauche comprise.

Aujourd’hui, cette jeunesse qui s’est battue en 2010 dépérit : "Les jeunes soit consomment de la drogue pour oublier leur situation, soit se tournent vers le terrorisme. D’autres risquent leur vie en traversant la Méditerranée clandestinement vers l’Europe. Parmi ceux qui restent, certains ont plongé dans une sorte de dépression".

Résignation ? Non

Il mentionne tout de même cette jeunesse qui tente encore de bâtir une Tunisie plus juste, plus conforme aux rêves d’il y a 10 ans. La plupart des Tunisiens ont très vite compris que ce virage de leur histoire serait extrêmement difficile.

Ces dernières semaines, les sit-in se multiplient. Les mobilisations et manifestations aussi. Dix ans après la révolution, les Tunisiens sont décidés à ne pas relâcher la pression sur cette classe politique qui jusqu’ici s’est montrée indigne.

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