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Belgique

"Il faut tuer tout ça" : il y a 20 ans, le racisme tuait à Bruxelles. Le meurtre des époux Isnasni

Il y a 20 ans, le racisme tuait à Schaerbeek. Le meurtre des époux Isnasni

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30 avr. 2022 à 04:15 - mise à jour 07 mai 2022 à 08:175 min
Par Bertrand Henne

Il y a 20 ans, Ahmed Isnasni et son épouse Habiba El Hajji ont été abattus par un voisin de leur immeuble, un sympathisant de l’extrême droite flamande du Vlaams Blok (ex-Vlaams belang) âgé de 79 ans, dans leur appartement de Schaerbeek. Au départ qualifiée de dispute de voisinage qui a mal tourné, l’affaire s’est révélée être un crime raciste. La police de Schaerbeek est pointée du doigt pour sa passivité. Le magazine l’Histoire se replonge dans cette affaire.

Les époux Isnasni
Les époux Isnasni © Tous droits réservés

Le crime

Schaerbeek, rue Vanderlinden. Nous sommes le 7 mai 2002, il est près de quatre heures du matin. Au numéro 121, au deuxième étage d’une maison qui ressemble à toutes les autres de ce quartier très dense vit Hendrik Vyt. A 79 ans, il vit seul avec son chien, qu’il promène tous les jours. Ce jour de printemps, le vieux monsieur se réveille en colère. Dans son esprit, la haine et la rancœur se disputent à la solitude. Hendrik Vyt prend alors une arme. Celle qui l’accompagne depuis des années maintenant. Il regarde si elle est chargée, il ôte la sécurité, il prend aussi un briquet et un peu d’essence.

Hendrik Vyt ouvre la porte de son appartement. Il descend un étage, et se rend chez ses voisins, la famille Isnasni. Habiba, Ahmed les parents et quatre de leurs 5 enfants sont présents. Kenza 19 ans et trois de ses frères Abdelmounaïm 17 ans, Yassine 11 et Walid 6 ans. Il est près de quatre heures du matin, tout le monde dort chez les Isnasni. Alors Hendrik Vyt défonce la porte de leur domicile. Il crie, il tire. Il tue d’abord les parents, il tire encore et blesse 2 enfants.

Kenza et Abdelmounaïm parviennent à s’enfuir de cet enfer par l’arrière. Yassine 11 ans est avec son jeune frère Walid, blessé, encore sous le feu de leur voisin. Pour qu’Hendrik Vyt arrête de tirer Yassine fait le mort avec son petit frère Walid. Et ça marche. Yassine sauve la vie de son frère en l’emmenant dans la salle de bains et en s’enfermant. Pendant ce temps, Hendrik Vyt sort son bidon d’essence. Il en répand autour de lui et met le feu à l’appartement.

Les pompiers et la police sont rapidement sur place. Mais décident d’attendre car Hendrik Vyt, les met en joue. Une fusillade éclate. Yassine et Walid crient par la fenêtre de la salle de bains, ils sont prisonniers des flammes. Gérard le voisin, est réveillé, il observe les forces de l’ordre qui attendent. Alors il va chercher une échelle et décide de sauver lui-même les enfants. Tandis que les enfants sont libérés par des voisins, Hendrik Vyt s’étouffe dans les fumées de l’incendie qu’il a provoqué et trouve la mort. Schaerbeek se réveille dans la sidération, dans la tristesse et aussi dans la colère. Car Hendrik Vyt est plutôt connu dans le quartier.

Des fleurs devant le 121 Rue Vanderlinden, en mai 2002
Des fleurs devant le 121 Rue Vanderlinden, en mai 2002 RTBF

Un vieil homme loin d’être tranquille

L’homme est un militant notoire du Vlaams Blok. Un proche de Johan Demol, ex-commissaire de police de Schaerbeek, passé au parti extrémiste flamand. Mais comment expliquer qu’un vieux monsieur raciste se lance tout d’un coup dans un raid meurtrier ? Le contexte fournit une explication plausible. La veille du crime Jean Marie Le Pen échouait au deuxième tour de la présidentielle contre Jacques Chirac. Un témoin rapporte une conversation avec Hendrik Vyt : "Il m’a dit : puisque Le Pen ça n’a pas fonctionné avec lui, c’est à nous de faire la guerre. Puisque ça ne va pas, c’est à nous à tirer dans le tas et à tuer tout ça". Ajoutons que deux jours avant le leader de l’extrême droite néerlandaise Pym Fortuyn est assassiné. Voilà qui pourrait avoir déclenché chez Hendrik Vyt une envie de vengeance.

Hendrik Vyt, trois ans avant les faits, lors d’un reportage d’Au nom de la loi consacré au Vlaams Blok.
Hendrik Vyt, trois ans avant les faits, lors d’un reportage d’Au nom de la loi consacré au Vlaams Blok. RTBF

Une grande dignité

Le traumatisme est profond. Lors des funérailles du couple 5000 personnes sont rassemblées dans le parc Josaphat. La fille aînée, Kenza, prend la parole, lors d’une cérémonie très digne. " L’heure est au deuil, mais demain des questions doivent être posées. Pourquoi une tache brune a pu vivre longtemps au cœur de mon quartier ? Pourquoi un criminel a-t-il pu vivre armé dans ma maison ? Je pensais que chez moi que rien ne pouvait m’arriver. Ce qui s’est passé mardi n’est pas un fait divers, c’est un crime raciste. J’entends que l’extrême droite monte partout en Europe, mais dans ma rue elle tue. Elle a tué mon père et ma mère et a blessé mes frères."

Kenza Isnasni lors des funérailles au parc Josaphat, en mai 2002
Kenza Isnasni lors des funérailles au parc Josaphat, en mai 2002 RTBF

Après les funérailles des parents. Il n’y aura pas de procès puisque Hendrik Vyt est mort. Mais bien des questions se posent. Sur ce qui s’est passé ce jour-là, où c’est un voisin qui a dû sauver les enfants alors que la police est restée en retrait. Mais surtout, ce qui interroge c’est l’absence de réaction de la police aux nombreuses plaintes des parents Isnasni et des habitants du quartier à propos du comportement d’Hendrik Vyt. Une trentaine de plaintes avait déjà été déposée contre lui, il avait déjà été condamné pour violence, et il devait encore comparaître pour une agression dans la rue avec une batte de baseball. Les témoignages convergent, Hendry Vyt était loin d’être un vieux monsieur pris d’un coup de folie, c’était un récidiviste. A de nombreuses reprises les parents Isnasni s’étaient plaints du comportement violent ou menaçant d’Hendrik Vyt.

La police a-t-elle sous-estimé la dangerosité d’Hendrik Vyt ? Pire la proximité du meurtrier avec Johan Demol, figure du Vlaams Blok et ancien commissaire de police de Schaerbeek, a-t-elle pu jouer en sa faveur ? Ces questions restent encore largement sans réponse. Ce qui est certain c’est l’acte d’Hendrik Vyt ne peut être qualifié de coup de folie imprévisible. Un élément vient accréditer la thèse d’un acte raciste délibéré, c’est une vidéo tournée trois ans avant les faits par l’équipe du magazine "Au nom de la loi" sur Johan Demol, l’ex commissaire devenu député du vlaams Blok. Lors d’une réunion dans l’arrière-salle d’un café de Schaerbeek, Hendrik Vyt est présent. Il prend la parole et fixe la caméra de la RTBF droit dans les yeux sa haine s’exprime sans filtre dans un long monologue raciste. "On n’est pas occupé, on est envahi. A côté d’eux les Allemands étaient des gentlemans. Ce sont les autres qui sont des dissimulateurs et des menteurs. Je suis un patriote, un raciste et un nationaliste. Qui c’est qui dirige ce pays ? Ce ne sont pas les Belges, ce sont les Arabes, ici à Schaerbeek, à Saint Josse et à Molenbeek. Les gens doivent comprendre qu’on est foutu. Si le Vlaams Blok ne change pas les choses, alors ce n’est plus la peine de continuer à vivre."

Cette nuit du 7 mai 2002, Hendrik Vyt en a donc conclu que cette fois il n’y avait plus de raison pour lui de continuer à vivre. Ses espoirs d’une suprématie blanche déçus, il s’est rabattu sur le meurtre du couple Isnasni. Cette nuit-là ce qui s’est passé ne peut être qualifié d’autre chose qu’un acte de haine, qu’un acte raciste, délibéré et manifestement préparé. Hendrik Vyt est mort comme il a vécu, dans la haine, en emportant avec lui Habiba et Ahmed Insasni et en laissant 5 orphelins.

Meurtre d'un couple de Marocains à Schaerbeek

Au Nom de la Loi 15/05/2002

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