Et Dieu dans tout ça?

"Il faut arriver à ce que les questions écologiques deviennent des questions de territoire", disait Bruno Latour

Et dieu dans tout ça ?

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"Où atterrir ?", "Où suis-je ?", ce sont les questions qu’il nous adressait à nous, les Terrestres, dans ses derniers livres. Bruno Latour, 'le philosophe français le plus connu', est mort dans la nuit du 8 au 9 octobre. Et dieu dans tout ça rend hommage à ce penseur majeur de l’écologie, à travers des extraits d'entretiens et une évocation par la philosophe belge Vinciane Despret.

Bruno Latour -
Bruno Latour - © AFP or licensors

Bruno Latour, était philosophe, anthropologue et sociologue des sciences et des techniques, professeur émérite associé à Sciences Po à Paris. Il était une grande figure de la pensée écologiste. Il aimait rappeler qu'il était 'le philosophe français le plus connu au monde'.

Faire de la philosophie est un geste d'amour, disait Bruno Latour.

"Un amour pour la totalité, en sachant qu'on ne pourrait jamais l'atteindre. Si on doit traduire 'un amour pour la totalité', cela pourrait vouloir dire aussi un amour pour le réel dans toute sa diversité, sans omettre aucun détail. Il avait un amour pour la terre, pour les choses de la terre - les choses au sens le plus large -, qui était absolument invraisemblable. Et il remettait tout le temps tout cela au travail", explique Vinciane Despret.

C'était un enquêteur de terrain, avec une curiosité insatiable, un souci de description. Un enquêteur qui ne cessait d'expérimenter et d'essayer de penser en expérimentant la pensée.

Latour a vraiment changé quelque chose pour nous : c'est de nous obliger à nous intéresser aux choses terrestres.

Où atterrir ? Comment s’orienter en politique

En février 2018, Bruno Latour était l'invité d'Et dieu dans tout ça, pour son ouvrage Où atterrir ? Comment s'orienter en politique, aux Editions La Découverte

Bruno Latour était sidéré par l'élection de Trump aux présidentielles américaines. Le trumpisme était pour lui une innovation en politique qu'il fallait prendre au sérieux, un peu comme les fascismes dans les années 30. Il évoquait une combinaison qu'on n'avait pas prévue, avec un retour en arrière, un retour vers les années 50, tout en allant à fond en avant, avec la libération la plus extrême d'une forme la plus déterritorialisée du capitalisme. Deux choses aussi impossibles à coller ensemble que, du temps des fascismes, le nationalisme et la modernité, selon lui. 

L'innovation de Trump étant d'y avoir associé le déni de la mutation écologique.

Cette décision a eu l'avantage de précipiter, pour tous les autres pays, un sentiment qu'enfin la question climatique était au centre de la question géopolitique. L'Europe s'est aussitôt sentie plus soudée et plus responsable de son destin. 

Pour Bruno Latour, avec cette annonce, Trump a déclenché une guerre, d'abord la guerre contre la planète, et puis la guerre que nous nous menons les uns aux autres, considérant que certains vont s'en tirer et d'autres pas.

Cela clarifie la situation que la question écologique est une question de guerre et de paix. C'était évident pour beaucoup d'entre nous, mais Trump a donné à cette situation évidente un cadre géopolitique qu'on ne voyait pas tellement lors des Cop.

Lier migration et écologie

Dans le livre, j'essaie de lier la question du territoire envahi avec la question écologique, au sens classique du terme. En gros, quand on parle de questions écologiques, ça embête tout le monde. Quand on parle de territoire, ça mobilise tout le monde. Donc il faut arriver à ce que les questions écologiques deviennent des questions de territoire.

Le monde commun à partager a disparu. Même s'il n'a jamais vraiment été commun, car dispersé. Ce qui est nouveau, c'est qu'on n'avait pas décidé jusqu'ici que le monde n'était pas pour tout le monde, en tout cas, ce n'était pas avoué clairement, précise Bruno Latour.

La question se pose par la question des migrations.

"Cette question du territoire qui manque, du sol qui manque, est une chose assez nouvelle. On voit bien que tous les thèmes qu'on avait avant sur l'ouverture des frontières, sur l'universalité, ne résistent pas à cette décision faite par un peu chacun d'entre nous, en tout cas par les Etats-Unis, par les élites, qu'il n'y a plus de monde commun à partager."

Il faut qu'on accepte de nouveau que ces questions de migration et d'écologie soient liées. C'est la même question. La question des inégalités, la question du sentiment de perte relative d'un territoire, relative pour nous mais tout à fait sérieuse pour beaucoup d'autres pays, et la question du déni de la situation climatique. 


"Si on n'était pas en situation de déni, la situation s'arrangerait plus rapidement. Après tout, on a fait des choses beaucoup plus compliquées dans le passé, en situation de guerre, et puis on a fait des transformations industrielles, économiques, techniques beaucoup plus rapides, depuis la fin de la dernière guerre. Mais comme on est divisé sur la question de ce qu'il faut faire, et même divisés sur la situation de crise - beaucoup de gens disent que cette crise n'existe pas - , évidemment, on ne bouge pas (...) et la crise s'accroît."

Revenir aux Cahiers de Doléances ?

Bruno Latour fait le lien avec l'épisode des Cahiers de Doléances, juste avant la Révolution française, qui a été une période de description, par les citoyens eux-mêmes, des villages, des villes, des corporations, des états, etc. Ces cahiers ont eu l'intérêt de lier la question de description des territoires avec la question des inégalités et des injustices, faisant exactement le lien entre la question sociale et la question écologique. Ces deux questions continuent toutefois à rester dans deux camps séparés, comme si elles étaient distinctes.

Et donc, ces 3 choses : la description du territoire, l'indignation, en quelque sorte, et des solutions possibles me paraissent un bon moyen de recharger en politique, pas forcément les partis - je pense qu'il faudra en faire de nouveaux - , mais de sortir du désespoir ou plutôt de l'espèce de suspension dans laquelle nous sommes devant l'énormité de la tâche.

>>> Début 2021, Pascal Claude recevait Bruno Latour pour son livre Où suis-je, leçons du confinement à l'usage des terrestres, aux Editions La Découverte. Retrouvez ci-dessus un extrait de cet entretien.

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