Déclic

Huit milliards d'humains sur Terre en novembre 2022 : la justice reproductive, une solution face à la surpopulation ?

Le Déclic philo de Florence Caeymaex

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

16 sept. 2022 à 10:44Temps de lecture4 min
Par La Première

Face à l'explosion démographique mondiale, doit-on prôner la décroissance ? Florence Caeymaex, professeur à l'Université de Liège, spécialiste des questions liées à l'éthique médicale, mais aussi des questions de genre, s'est interrogée sur le sujet à travers le prisme de la justice reproductive dans Déclic.

Le dernier rapport de l’ONU sur la Journée mondiale de la population, tenue le 11 juillet, rapportait que le 15 novembre prochain, la Terre dépassera le seuil de huit milliards d'êtres humains. Soit un milliard de plus qu’en 2010, en attendant une stabilisation autour de dix milliards vers 2100.

Un mois plus tard, un économiste de la banque HSBC, James Pomeroy, avançait une hypothèse différente, mais tout aussi spectaculaire : la baisse du taux de fécondité (le nombre moyen d’enfant par femme) à l’échelle globale serait telle que, d’ici à 2100, la population pourrait au contraire descendre à quatre milliards !

A l’heure où le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité et la raréfaction des ressources comme l’eau deviennent des réalités tangibles même pour les plus privilégiés (tous ces phénomènes affectent depuis longtemps déjà gravement les pays du Sud Global), les projections de l’ONU sonnent comme une alarme supplémentaire.

Tout n'irait-il pas mieux si, de fait, nous réduisions le nombre d’humains sur terre, alors que nous savons, cette fois c’est clair, que nous sommes dans un monde fini ? Ne devrions-nous pas, par conséquent, trouver les moyens de rendre vraie l’hypothèse de Pomeroy en soutenant activement la baisse du taux de fécondité, en travaillant plus activement à la décroissance démographique ?

Le contrôle démographique, une mauvaise idée

La théorie de cette recherche de la décroissance démographique reste néanmoins difficile à appliquer.

Il est en effet compliqué, voire impossible, de prendre le contrôle d’une croissance démographique. Le cas de l’Inde est significatif : les diverses stratégies mises en place depuis les années 50 pour atteindre un taux de natalité souhaitable ont échoué, et les gouvernements ont dû finalement renoncer à la 'stabilisation' espérée.

Quant à la Chine, connue pour sa politique très coercitive de l’enfant unique mise en place en 1971, a fini par se retrouver, aujourd’hui, devant deux grands problèmes : d’une part un déséquilibre fort entre les sexes - parce que les gens ont pratiqué l’avortement sélectif en faveur des garçons - et un vieillissement trop rapide de la population qui crée, comme en Europe d’ailleurs, un déséquilibre entre les actifs et les retraités, qui met à mal le système des retraites.

"Le contrôle démographique n'est donc pas une option efficace, ou alors elle produit des effets pervers... pour ne pas dire d’injustice, quand on pense à l’avortement sélectif en défaveur des filles" indique Florence Caeymaex.

Getty Images / imaginima

Chercher une politique nataliste, c'est de la biopolitique

Se pose alors la question du fantasme de 'décroissance démographique', qui a imprégné les grandes politiques économiques du XXe siècle et qui rebondit aujourd’hui, sous prétexte de crise écologique.

"Pour le dire sans détour, fixer l’attention du débat public sur la 'surpopulation' mondiale est d’abord une manière de faire diversion : c’est couper la parole à ceux qui défendent, avec raison, qu’il faut transformer en profondeur nos modèles économiques, fondés sur l’exploitation du travail humain, sur l’extraction des ressources et la destruction des écosystèmes" prévient la professeure de l'ULg. 

"Mais se fixer sur la population mondiale, on l’oublie trop souvent, c’est aussi donner une légitimité à des technologies politiques qui, même si elles ne marchent pas du tout pour les objectifs affichés, ont produit, tout au long des 19e et 20e siècles, des effets de violence inouïs, qui continuent aujourd’hui. C’est que ce que Michel Foucault a appelé la biopolitique : un gouvernement des populations destiné à assurer la sécurité et la prospérité de certaines vies au détriment d’autres vies, fondé sur la classification, la hiérarchisation et le tri" observe la chercheuse en éthique médicale. "Mais ce sont surtout les recherches féministes qui nous ont éclairés sur ce que sont en réalité les politiques populationnistes et leur lien intime avec la globalisation des modèles économiques qui reposent sur l’exploitation des vies humaines et non-humaines. Hier et aujourd’hui encore, elle est synonyme de déportations, d’exterminations, de destruction de communautés et de familles ; synonyme de vies 'forcées' par les politiques natalistes ou déforcées par des campagnes de stérilisation imposées, de mise au travail industriel massif, d’exposition aux risques industriel et environnementaux, de privation d’accès à la terre et aux ressources".

Les voix féministes du Sud Global, des communautés indigènes des ex-colonies et celles des minorités racialisées du Nord nous ont appris à voir que ce qu’on appelle les 'populations', celles dont il faut augmenter ou réduire le nombre selon les besoins et la conjoncture économique, ce sont toujours les autres : les pauvres, les non-blancs, les esclaves, les occupants de territoires convoités, les animaux, les enfants à nourrir, les femmes — et aujourd’hui, les 'vieux' ou les inemployables.

Valoriser la justice reproductive

Ce postulat ne signifie pas pour autant qu'il faut mettre de côté le problème de la surpopulation.

Il faut plutôt, selon Florence Caeymaex, "envisager la population sous l’angle de la justice, pas du nombre. La justice économique et sociale d’abord".

Les sciences démographiques et de la santé publique sont très claires à cet égard : réduire les inégalités, assurer des solidarités et une sécurité d’existence au plus grand nombre est le plus sûr moyen de faire baisser le taux de fécondité.

Elle ajoute : "Il faut aussi ce que l’historienne Michelle Murphy ou la chercheuse amérindienne Kim TallBear appellent la justice reproductive : faire de la place à d’autres façons, moins destructives de produire et de reproduire la vie, toutes les vies. Il ne s’agit pas seulement de droits reproductifs, de liberté de choisir d’avoir ou pas un enfant ; mais aussi de réexpérimenter d’autres manières de faire famille ou de se faire parents et alliés avec tous ceux qui sont là et dont l’existence soutient la nôtre et l’aide à persévérer dans son être. Make Kin, Not Babies, Faites des parents, pas des bébés, dit la philosophe Donna Haraway. La justice comme projet de réassembler autrement les vies humaines et non humaines".

Articles recommandés pour vous