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Hongrie: un livre pour comprendre comment l’orbanisme a changé la vie des Hongrois

L’ouvrage collectif « La Hongrie sous Orban – Histoires de la Grande Plaine » sort cette semaine et fait le point sur l’état de la Hongrie à la veille des élections législatives.
02 févr. 2022 à 16:09Temps de lecture5 min
Par Jean-François Herbecq

Deux mois avant des élections législatives à suspens, une demi-douzaine de journalistes sous la direction de Corentin Léotard, rédacteur en chef du Courrier d’Europe centrale et correspondant de La Libre Belgique, tracent dans un ouvrage collectif le portrait de la Hongrie, véritable laboratoire politique à ciel ouvert du national populisme.

Les Hongrois élisent leur parlement le 3 avril et la grande question c’est de savoir si Viktor Orbán, le Premier ministre qui se présente comme le chantre de la contre-révolution conservatrice, va garder ou non sa super majorité. Face à lui, l’opposition s’est unie pour une fois : elle présente un candidat unique, Péter Márki-Zay, lui aussi au profil assez conservateur ce qui devrait plaire à l’électorat hongrois, mais avec l’inconvénient de constituer un attelage hétéroclite qui va de l’extrême droite vaguement recentrée aux socialistes.

Pour mieux comprendre cette Hongrie qui est à la croisée des chemins, voici un ouvrage intitulé "La Hongrie sous Orbán– Histoires de la Grande Plaine", car c’est bien un recueil de récits glanés aux quatre coins du pays qu’on nous propose, donc pas d’analyse de politologues mais plutôt une vingtaine d’histoires qui décrivent cette Hongrie sous Orbán. Une galerie de portraits de ceux qui adhèrent au régime et de ceux qui s’y opposent, simples citoyens, gagnants et perdants du système Orbán.

RTBF Déclic: LA HONGRIE SOUS ORBÁN

LA HONGRIE SOUS ORBÁN Histoires de la Grande Plaine aux Editions Plein Jour sort ce vendredi 4 février

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Un des premiers chapitres nous ramène à ce moment de paroxysme de la crise des migrants à Budapest. C’était à la fin de l’été 2015. La situation est terrible devant la gare Keleti, la gare de l’Est, la principale de la ville : des centaines, des milliers de réfugiés qui attendent. Des Syriens surtout. Trans migrants, bloqués sous un soleil de plomb. Ils ont pu pénétrer en Hongrie, illégalement, mais étrangement, les autorités hongroises qui n’en veulent pas refusent de les laisser partir vers l’Autriche et l’Allemagne où ils disent vouloir aller.

"Hungary, No ! Germany, Yes !

Corentin Léotard se souvient de ces scènes, de quelques rencontres avec des migrants. "Parmi ces réfugiés, il y a Ahmad, 22 ans, qui a pris la route de l’exil avec un copain. Il espère pouvoir rejoindre une partie de sa famille, installée à Berlin, et s’inscrire à la fac. Il a quitté Damas il y a vingt-cinq jours. Ses parents lui transfèrent de l’argent, via Western Union, le long du périple. Il a explosé le budget : il a dépensé 2500 dollars jusque-là, dont 1700 lâchés à un passeur pour parcourir 200 kilomètres qu’il aurait pu faire en train gratuitement ou pour quelques euros, entre Belgrade, la capitale de la Serbie, et la frontière hongroise. Une énorme arnaque. Ahmad raconte : 'On s’échange des infos avec les copains qui sont déjà passés avant nous, via WhatsApp, mais franchement, pour le moment, rien ne s’est passé comme on nous l’avait dit !'"

Finalement ils partiront, certains à pied, la plupart en bus, que les autorités hongroises se décident à mettre à leur disposition. Au total, 400.000 personnes sont passées par la Hongrie cette année-là.

Des barbelés, des utopies et du rock

Cette crise migratoire de 2015 donne le "la" à la période orbaniste : le Premier ministre hongrois fait de la fermeture des frontières, de la défense d’une Europe chrétienne face à des migrants musulmans plus qu’un thème de campagne. Il a même réussi à imposer la question au niveau européen, il n’y a qu’à voir ce qui vient de se passer à la frontière avec la Biélorussie : la Pologne a aussi dressé des clôtures.

Ces barbelés, on les retrouve dans un autre chapitre du livre, en bordure de cette petite bourgade collée aux frontières serbes et roumaines mais complètement isolé. Un village en cul-de-sac décrit par Hélène Bienvenu et Joël Le Pavous : "Allées soignées où flottent aussi bien le drapeau européen, le tricolore magyar, que l’écusson de la ville ; coquette place centrale bercée par les clapotis d’une fontaine ; arrêt de bus qui transporte jusque dans les alpages de Heidi ; proprette église du 19e siècle." Un portrait de village avec en miroir celui de son maire : "Depuis 2002, Róbert Molnár, "Robi " pour les intimes, est rapidement passé expert en appels d’offres européens, sa seule béquille financière, faute de bénéficier des largesses de l’exécutif. Pis, assène Róbert Molnár, le Premier ministre Viktor Orbán 'laisse les municipalités presque sans ressources financières propres, de quoi les mettre à sa merci. L’autre jour, la maire d’un village voisin m’a confié ne pas être sûre de pouvoir aider à financer un enterrement à hauteur de 150 euros. Ce n’est pas ce dont nous rêvions à la chute du régime communiste', soupire l’édile".

Un autre chapitre revient sur les crimes racistes anti rom qui ont défrayé la chronique il y a une bonne dizaine d’années, et puis il y a toute une série de portraits comme avec cette espèce d’utopie, Gaudiopolis, la République des enfants, née en 1944 sur les décombres de la guerre et de la Shoah qui a recueilli les orphelins de guerre, juifs ou non juifs d’ailleurs.

Il y a des témoignages poignants comme cette rescapée des camps ou encore ce rocker au grand cœur, un peu paumé mais terriblement humain et haut en couleur. Clairement pas du côté des gagnants, explique Corentin Léotard : c’est quelqu’un qui ne se retrouve pas dans Orbán mais préfère se replier sur lui-même, les amis, son groupe de rock…

On évoque tout de même un peu la politique, par le petit bout de la lorgnette: il y a une interview avec celle qui sera bientôt la future présidente du pays. Katalin Novak, le récit d’une trajectoire fulgurante, celle d’une fidèle à Viktor Orbán, 45 ans à peine et brillante.

Il y a aussi cette rencontre avec le patron de l’école de journalisme du Collegium Mathias Corvinus, un "collegium" c’est une institution qui dépasse le cadre de l’université. Ce sont des cours, plus de l’encadrement de haut niveau, le logement, de la pratique, bref, de quoi former l’élite de demain, une élite façonnée par le régime d’aujourd’hui.

Il y a aussi le portrait du dernier maire communiste qui se dit marxiste mais pense souvent comme Orban en applaudissant par exemple ses mesures de soutien aux familles destinées à endiguer l’exode des jeunes.

Un pays corseté mais où la démocratie respire encore

La grande question qui traverse ce bouquin, c’est évidemment de savoir si la Hongrie sous Orban est encore une démocratie ? Viktor Orbán, inventeur du concept de démocratie illibérale passe son temps à critiquer les démocraties libérales, les libéraux, accusés d’être responsables du déclin de l’occident. Il est effet au pouvoir depuis 2010, déjà 3 mandats d’affilée, 4 en tout, et depuis 12 ans, il a transformé le paysage politique de la Hongrie.
Il a verrouillé tous les postes clés, redessiné les circonscriptions, fait voter les Hongrois de l’étranger, il contrôle complètement la presse, les médias publics mais aussi les organes de presse privés via ses alliés.

Corentin Léotard rappelle toutefois que la police reste peu visible, que la liberté d’expression reste garantie, même si certains groupes sociaux comme les roms, les homosexuels, les ONG sont cibles d’attaques régulières. On peut parler de propagande permanente.

L’orbanisme a donc la mainmise sur la société, l’économie et les médias mais à côté de cela, il y a aussi des gens qui se battent ; et on les découvre aussi dans ce livre, comme cet activiste blogueur qui a créé une chaîne YouTube incontournable en Hongrie, ou ces cinéastes qui filment et créent envers et contre tout, ou ces archivistes en ligne de la photographie historique qui interrogent ainsi le passé de la Hongrie.

Au final, c’est le sentiment d’un pays corseté mais où la démocratie respire encore qui ressort de cet ouvrage en français qui sera peut-être traduit un jour en hongrois, preuve qu’il y a encore moyen d’écrire librement sur ce pays…

LA HONGRIE SOUS ORBÁN – Histoires de la Grande Plaine aux Editions Plein Jour sort ce vendredi 4 février.

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