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Hongrie : des élections cruciales pour Viktor Orban, une campagne électorale marquée par la guerre en Ukraine

Peter Marki-Zay et son "âme damnée" le social-démocrate Ferenc Gyurcsány représentés en vampires : "Ils sont dangereux ! Arrêtons-les ! Seulement le Fidesz !" (en haut) et Putin + Orban se chuchotant "Faisons cela ensemble !"

C’est une première en Hongrie : l’opposition s’est rassemblée derrière un candidat unique pour tenter de déboulonner le Premier ministre Viktor Orban ce dimanche 3 avril.

A 58 ans, le chef du parti nationaliste conservateur Fidesz qui flirte avec l’extrême droite brigue un quatrième mandat consécutif. C’est désormais le Premier ministre le plus longtemps en exercice de toute l’Union européenne. Il affronte Peter Marki-Zay, un candidat indépendant proeuropéen de 49 ans, dans une campagne complètement chamboulée par le conflit en Ukraine.

Les enjeux initiaux, la lutte contre la corruption pour l’opposition, le socio-économique pour le gouvernement, sont complètement passés au second plan. Orban et Marki-Zay s’opposent désormais sur l’attitude à prendre face à l’invasion russe en Ukraine : neutralité prudente dictée par la peur de perdre un accès au gaz russe bon marché pour le Premier ministre hongrois face à un chef de l’opposition qui a beau jeu de fustiger sa proximité avec Vladimir Poutine.

Fidesz gagnant d’une courte tête selon les sondages

Les sondages qui annonçaient un scrutin serré donnent ces derniers jours le Fidesz de Viktor Orban gagnant, mais d’une courte tête.

Deux petits points d’avance selon une enquête réalisée mi-mars : le Fidesz serait soutenu par 41% de l’électorat, soit un point de plus qu’en février, tandis que le soutien à l’opposition reste inchangé à 39%, indique l’enquête réalisée par Republikon Institute.

Un autre sondage publié le 21 mars par l’institut pro gouvernement Nezopont donnait Orban gagnant à 49% d’intentions de vote, contre 41% pour son rival.

La bulle d’opinion du système Orban

Dans un pays de 9,7 millions d’habitants, la machine de propagande du gouvernement tourne à plein régime. Elle contrôle l’essentiel de la presse et se répand en campagne d’affichage barnumesques.

Des affiches avec le Premier ministre hongrois Viktor Orban (à d.) et le slogan "Sauver la paix et la sécurité de la Hongrie !" et l’opposant Peter Marki-Zay (à g.) dans une localité de l’est de la Hongrie près de la frontière ukrainienne
Des affiches avec le Premier ministre hongrois Viktor Orban (à d.) et le slogan "Sauver la paix et la sécurité de la Hongrie !" et l’opposant Peter Marki-Zay (à g.) dans une localité de l’est de la Hongrie près de la frontière ukrainienne ATTILA KISBENEDEK / AFP

Depuis son retour au pouvoir en 2010, Viktor Orban a surtout verrouillé les médias hongrois. Les télévisions et radios publiques roulent pour lui. Les antennes privées sont souvent aux mains de ses alliés. Les journaux et sites d’opposition ont pour beaucoup été rachetés, muselés ou réduits au silence. Beaucoup d’observateurs soulignent les similitudes entre le système Orban et la situation des médias dans la Russie de Poutine.

Sur les réseaux, la propagande pro-Orban bat tous les records : les dépenses sur Facebook d’une fondation conservatrice complètement dédiée aux messages du Fidesz, le "centre Megafon", dépassent le milliard de forints (2,7 millions d’euros) depuis sa création il y a deux ans ce qui en fait le plus gros annonceur hongrois devant… le gouvernement hongrois et en troisième position le Fidesz lui-même. Ce mercredi, des hackers se sont d’ailleurs attaqués au site du Fidesz.

Le découpage des circonscriptions et le vote des Hongrois de la diaspora (Roumanie, Slovaquie, Serbie surtout) traditionnellement favorable au Fidesz jouent également un rôle important.

Le risque de fraude électorale est aussi pointé par les observateurs. La loi rend possible l’enregistrement d’adresses fictives pour les électeurs. L’OSCE, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, se dit inquiète. Mais 200 observateurs internationaux seront présents le jour du scrutin.

La paix et le gaz comme enjeux

Pour la première fois depuis son élection de 2010, Viktor Orban est confronté à un front soudé par les chefs de six partis de l’opposition hongroise, comprenant notamment la Coalition démocratique, les écologistes, les socialistes, les libéraux et le Jobbik, une formation anciennement d’extrême droite, aujourd’hui recentrée.

Du côté des outsiders, on trouve encore un nouveau parti a vu le jour, Mi Hazank (Notre Patrie), qui, si l’on en croit les sondages, ratisse avec succès à l’extrême droite en axant encore sa campagne contre "la dictature covid", et moins représentatifs, la formation "Solution" d’un homme d’affaires, un parti "de la Vie normale" antivax et un autre satirique du "Chien à deux queues".

Il faut le reconnaître : la coalition d’opposition est hétéroclite et elle s’est choisie comme figure de proue un conservateur catholique relativement peu connu et à l’expérience politique limitée, Peter Marki-Zay, un déçu de l’orbanisme, sans parti, actuellement maire de Hodmezovasarhely, une bourgade du sud du pays.

En s’unissant, l’opposition voulait concentrer ses forces pour faire tomber la majorité par le Fidesz au Parlement de Budapest. En frappant le point de faible du système Orban : la gouvernance. L’objectif de Marki-Zay est tout simplement de renverser "le gouvernement le plus corrompu de mille ans d’histoire magyare".

La lutte contre la corruption, l’utilisation des fonds européens, les résultats au plan économique : autant de chapitres où l’opposition voulait attaquer et marquer des points, surtout dans les grandes villes, Budapest en tête. Et face à elle, le gouvernement comptait préserver ses acquis en distribuant des cadeaux fiscaux et avantages divers à son électorat conservateur, fait de familles et de retraités et plutôt ancré dans les campagnes et les villes de province : réductions d’impôts, parcs et crèches rénovés, politique nataliste volontariste.

Viktor Orban doit faire face à la chute du forint, qui a plongé à des profondeurs jamais vues ces dernières semaines et à l’inflation. Son bilan économique est mitigé. Alors, il a bloqué les prix de certains produits alimentaires de base, en l’affichant de façon voyante dans toutes les épiceries et supermarchés du pays. Il multiplie les annonces : hausse du salaire minimum, gel du prix de l’essence…

L’équation était simple : si l’économie gagne, le Fidesz aussi. Mais ces mesures ne durent qu’un temps, et l’inflation risque de revenir au galop après les élections.

Afin de ne pas concentrer le débat sur le bilan désastreux de la Hongrie dans la lutte contre la pandémie, les autres chevaux de bataille du Fidesz étaient des questions sociétales comme la lutte contre "la propagande LGBT". Le scrutin de dimanche est d’ailleurs assorti d’un référendum sur une proposition de loi visant à "interdire la représentation et la promotion de l’homosexualité et de la transidentité auprès des mineurs", brouillant le débat entre homosexualité et pédophilie, un sujet qui ne semble toutefois pas agiter le landerneau magyar.

Orban, équilibriste dans le conflit en Ukraine

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a de toute façon bouleversé tout cela.

Pour Viktor Orban, la difficulté a été de faire oublier les relations étroites qu’il entretient depuis dix ans avec le président Vladimir Poutine. Un difficile jeu d’équilibriste. Peu avant l’offensive russe, le 1er février, il passait un contrat garantissant un approvisionnement en énergie à bon prix. Un méga contrat avec le géant public russe Rosatom pour augmenter la capacité d’une de ses centrales nucléaires et un autre avec le géant énergétique Gazprom pour la livraison de gaz à long terme.

Viktor Orban qui s’était distingué par sa ferme opposition à l’accueil de réfugiés lors de la crise de 2015 a ouvert les frontières de son pays aux civils ukrainiens fuyant la guerre, tout en livrant un service minimum pour leur accueil, préférant laisser cette tâche au monde associatif, cachant ces flux de réfugiés en les canalisant dans un centre de dispatching installé en banlieue de Budapest dans un hall omnisports.

La présence à Budapest de l’International Investment Bank (IBB), un établissement accusé d’être un cheval de Troie installé par le président russe Vladimir Poutine, un véritable nid d’espions russes, est un autre caillou dans le soulier d’Orban. Cette banque russe s’est installée dans la capitale hongroise en 2019 et est dirigée par le fils de deux célèbres espions soviétiques.

Nous devons rester en dehors de ce conflit, on n’a rien à gagner, tout à perdre

Viktor Orban a donc dû négocier un virage difficile marqué par le sceau de la neutralité.

Cela tombait bien, ses démonstrations de masse, des manifestations rassemblant des milliers de Hongrois souvent amenés par autocars dans la capitale, étaient déjà baptisées "Marche de la paix".

Le 15 mars dernier, il a ainsi dit sa vérité : "Nous devons rester en dehors de ce conflit, on n’a rien à gagner, tout à perdre". Pas question de se laisser entraîner dans le conflit. La Hongrie n’enverra pas d’armes à l’Ukraine, ne tolérera pas de transit d’armement par son territoire et restera en dehors de la guerre, même si elle a voté avec les Européens les sanctions contre la Russie. Une attitude critiquée vertement par le président ukrainien Zelensky.

Pour l’opposition, cette proximité avec Moscou est du pain béni. Peter Marki-Zay a beau jeu de fustiger le rapprochement avec Moscou en traitant son adversaire de "Poutine magyar". Le choix "n’a jamais été aussi simple", selon le candidat de l’opposition unie, comparaison avec 1956 à l’appui. Il faut faire le bon choix "celui de l’Europe, pas de l’Est".

Evidemment, le Fidesz en profite pour dépeindre Marki-Zay comme un dangereux va-t-en-guerre. Selon Viktor Orban l’opposition "a perdu l’esprit", pour elle, "les vies hongroises ne valent manifestement pas grand-chose", vu qu'elle est "prête à s’engager dans une cruelle et sanglante guerre", "la droite est le camp de la paix, la gauche est celui de la guerre".

Peter Marki-Zay appelle à voter "pour le bon côté de l’histoire", et veut réconcilier la Hongrie et l’Union européenne avec qui Orban est plus que brouillé.

L’opposition blâme enfin le Premier ministre hongrois pour l’inflation galopante, au plus haut depuis 15 ans, et la chute du forint. A ce sujet, l’institut Republikon a également sondé les opinions à l’égard de l’introduction de l’euro, un élément clé de la campagne de l’opposition : 46% des personnes interrogées seraient favorables à cette mesure, tandis que 31% la jugent inutile. Les électeurs du Fidesz sont contre l’adoption de la monnaie unique, tandis que 79% des électeurs de l’opposition sont pour.

Verdict le 3 avril dans la nuit. Le scrutin se jouera donc surtout sur l’attitude à prendre face au conflit en Ukraine, sachant qu’en temps de guerre, les dirigeants en place bénéficient souvent d’un bonus, surtout s’ils se présentent comme garants de la paix. Par contre, au vu des sondages, il semble certain que la population n’accordera plus à Viktor Orban sa super-majorité des deux tiers, ce qui ne l’empêchera par de gouverner.

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