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La Trois

Homo Sapiens de et avec Fabrizio Rongione : un seul en scène plein d’humour bientôt sur la Trois

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17 févr. 2022 à 11:06 - mise à jour 18 févr. 2022 à 10:286 min
Par Tania Markovic

C’est l’histoire de deux copains qui font connaissance sur les bancs de la fac d’histoire, à l’ULB, dans les années nonante. L’un arrête son cursus au bout de deux ans pour entrer au Conservatoire avant d’être lancé par les frères Dardenne qui lui confient le rôle de Riquet dans Rosetta, Palme d’Or au Festival de Cannes en 1999. Son incarnation sera le prélude à une carrière qui dépassera les frontières du cinéma belge pour se développer en partie chez nos voisins européens, en France (on peut d’ailleurs le voir en ce moment à l’affiche de L’Evènement, le film d’Audrey Diwan adapté du récit éponyme d’Annie Ernaux qui a remporté le Lion d’or lors la 78e édition de la Mostra de Venise) et en Italie, pays dont sa famille est originaire. Son nom ? Fabrizio Rongione.

L’autre copain, de son côté, poursuit ses études qui le mèneront à Oxford. Il s’intéresse aux familles de la grande bourgeoisie en Belgique au XIXe et au XXe siècle, familles qui se sont enrichies via la révolution industrielle. Il opère à son tour une mutation, devient cinéaste autodidacte, producteur, auteur et, à ses heures perdues, metteur en scène. Il explique qu’historien et réalisateur "ce n’est finalement pas si éloigné. Dans les deux cas, on raconte des histoires et ça nécessite un certain nombre de recherches". Notre homme s’appelle Samuel Tilman.

Les deux copains ne se perdent pas de vue et décident de faire équipe sur des seuls en scène, productions ayant l’avantage d’être peu onéreuses et nécessitant une logistique bien moindre que celle déployée sur un tournage. Ensemble, ils coécrivent et montent trois stand-up : À genoux (2002, Prix du Théâtre du meilleur seul en scène), On vit peu mais on meurt longtemps (2009) et Homo Sapiens, crée fin 2019 au Théâtre de la Toison d’Or et actuellement en tournée. Comme son nom le laisse deviner, Homo sapiens est un spectacle sur l’espèce humaine et son histoire : la grande, celle qu’on nous enseigne à l’école (Jules César, Vercingétorix et tutti quanti) mais aussi la petite, celle qui disparaît des manuels scolaires, qui traite du quotidien des hommes et des femmes qui ont vécu avant nous. Une histoire des corps qui interroge. De l’hygiène des enfants au Moyen-Âge aux relations hommes – femmes il y a cinquante ans, les époques sont traversées avec la volonté des auteurs d’utiliser l’Histoire pour parler de nous aujourd’hui.

Un spectacle adapté à la situation actuelle

Le plateau du Centre Culturel d’Engis est relativement dépouillé : à l’arrière-scène, un écran. Devant : deux praticables, l’un à cour, l’autre à jardin. Sur l’un d’entre eux est posé un livre volumineux, la Bible. Fabrizio Rongione déboule sur le plateau, yeux brillant de malice et tout de bleu vêtu – couleur identifiée comme "masculine" par le marketing genré. Il interpelle le régisseur : "Montre-leur !". Sur l’écran s’affiche une photographie en noir et blanc représentant des personnes masquées. Fabrizio Rongione commente : "1918, la grippe espagnole. Comme quoi les épidémies ne datent pas d’hier !". Une autre photo apparaît, figurant cette fois un hôpital au début du siècle dernier.

Là, ce sont les hôpitaux quand le Codeco a décidé de rouvrir les discothèques.

Rires dans la salle.

Fabrizio Rongione dans "Homo Sapiens"
Fabrizio Rongione dans "Homo Sapiens" Gabriel Balaguera

Le ton est donné. La pièce, crée fin 2019, a depuis lors évolué pour coller avec la situation actuelle "car le comique fonctionne quand les spectateurs peuvent se reconnaître dans les situations données". On comprend tout de suite que Fabrizio Rongione parle de sa place, il ne joue pas un personnage, il est le personnage. Il évoque Ixelles, "commune la plus chère de Belgique" où il vit, cet îlot "envahi" par les Français qui y tiennent de nombreux commerces, à l’instar de la boulangerie du coin où les vendeurs ignorent ce que sont une couque ou un pistolet. Fabrizio Rongione confie :

J’ose plus dire peï, fieu !

Il poursuit sur sa lancée : "Bruxelles, pour un raciste, c’est dur ! Y a trop d’offres. Même ma femme, elle est Marocaine !". Et de nous faire part avec humour de son désarroi quand celle-ci lui a annoncé que leur futur enfant porterait un prénom arabe… "Pas de négociations possibles !". L’enfant est né, une fille. Elle répondra au doux prénom de Selma.

La paternité en héritage et la crise de la virilité

Homo Sapiens évoque des thématiques très actuelles telles que la technologie, le réchauffement climatique, les fake news (un concept qui aurait été inventé au sixième siècle avant Jésus-Christ par Sun Tzu, général chinois, qui insistait dans L’art de la guerre sur l’importance de la manipulation des faits dans la gestion d’un conflit) mais aussi des thématiques plus intimes et pourtant sociétales comme la "crise de la virilité" ou la paternité au XXIe siècle. Fabrizio Rongione nous raconte les difficultés qu’il rencontre au quotidien. Comment être un père tendre et affectueux quand on a été élevé par son nonno (papi en italien) qui, pour seul contact physique avec son petit-fils, lui pinçait la joue quand il rapportait une bonne note à la maison ? Comment assumer la charge d’un enfant de manière égale avec sa compagne quand la génération d’hommes au-dessus de la sienne n’ouvrait même pas un œil la nuit quand le bambino pleurait ? En quelques dizaines d’années les rapports ont changé ; les femmes occidentales obtenant des avancées majeures au XXe siècle comme le droit de vote (l’humoriste rappelle que chez nous elles ne l’ont que depuis 70 ans), le droit de travailler sans l’autorisation de leur mari (depuis 50 ans) ou encore le droit de disposer de leurs corps librement. Pour autant, ces évolutions restent fragiles. "Rien n’est jamais définitivement acquis. Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Votre vie durant, vous devrez rester vigilantes", mettait en garde Simone de Beauvoir.

La place des femmes dans l’Histoire, ou plutôt leur absence, est abondamment évoquée durant les unes heure trente que dure Homo Sapiens. La Bible sur le plateau n’est pas là pour faire jolie, Fabrizio Rongione en lit un passage (Genèse 3 : 16) dans lequel Dieu s’adresse à Eve :

Il dit à la femme : J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il te dominera.

Dans la salle, malaise momentané. Toutes choses ne seraient-elles pas bonnes à dire ?

L’humour nous confronte

Dans Homo Sapiens, pas de sujet tabou. Tout le monde en prend pour son grade ! Les climatosceptiques, Jeff Bezos, Hitler, Trump, Vercingétorix ("La guerre des Gaules, c’est une grande gay pride. Des mecs moustachus en costume bariolé, montés sur des chars qui défilent avec des types qui jouent de la trompette tout autour."), le public, Fabrizio Rongione lui-même en caricature du mâle italien, sa femme, "féministe 2.0", et même sa fille qu’il emmène à Pairi Daiza où elle ne s’intéresse qu’aux canards… Pairi Daiza où les félins dorment toute la journée, dos aux visiteurs qui se tordent le cou pour apercevoir autre chose que leurs derrières.

Ils ont compris qu’ils sont en Wallonie. Ils peuvent pioncer tranquille. Alors qu’au zoo d’Anvers, paraît qu’il y en a qui sont en burn-out.

Si bon nombre de punchlines nous renvoient en miroir nos propres travers dont on ne peut que rire, l’on sent des crispations sur certaines vannes abordant des sujets plus politisés comme le racisme ou le féminisme. On s’interroge : est-ce que réellement ces blagues-ci étaient moins drôles que les autres ? En scrutant le public du coin de l’œil, on s’aperçoit que tous ne rient pas aux mêmes choses, comme si en fonction de son genre on ne pouvait se permettre de rire sur certains sujets. L’intérêt d’Homo Sapiens c’est aussi cela : nous confronter à nos propres barrières mentales. Si je ne ris pas, est-ce parce que je ne goûte pas cet humour ? Ou parce que cela n’est pas considéré comme politiquement correcte dans un monde culturellement de plus en plus anglo-saxon ?

Un message de paix en filigranes

Homo Sapiens a trois grandes qualités. La première est celle de nous faire rire et nous confronter "en même temps" à nos barrières mentales. La deuxième c’est la qualité du jeu de Fabrizio Rongione, au rythme impeccable, en ping-pong permanent avec lui-même et la salle. Enfin, il y a la cohérence du propos. Si a priori le comédien semble passer du coq à l’âne, on s’aperçoit lors de l’épilogue que toutes les transitions sont pensées et réalisées avec finesse. Après les applaudissements, Fabrizio Rongione revient sur scène discuter une dernière fois avec le public. Il lui demande qui a inventé les pâtes. Les réponses fusent. Il semble y avoir un consensus sur le fait que les pâtes auraient été inventées par les Chinois. Que nenni ! Les pâtes seraient nées au Xe siècle en Sicile. Et qui occupaient la Sicile en ce temps-là ? "Les Arabes, encore eux !", annonce Fabrizio Rongione dans un grand sourire avant de quitter la salle au son de "Ya Rayah" de Rachid Taha, musicien franco-algérien qui, sa vie durant, a lutté contre le racisme. On comprend alors qu’Homo Sapiens cherche à délivrer un message de tolérance et de paix. Tiens, tiens ! Selma signifie "paix" en arabe…

 

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Informations pratiques

Les dates de tournée à venir :

-les 18 et 19 février à Herve

-le 12 mars à Rossignol

-Du 9 mars au 2 avril au Théâtre de la Toison d'Or à Bruxelles

Homo Sapiens de et avec Fabrizio Rongione, mis en scène et coécrit avec Samuel Tilman, sera joué à la Louvière et diffusé en direct sur la Trois le mercredi 23 février à 20h35 dans le cadre de la semaine du Spectacle vivant.

L’interview de Fabrizio Rongione

L'Incontournable

Le spectacle "Homo Sapiens"

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