Dans quel monde on vit

Hélène Devynck : "Toutes les femmes qui accusent des hommes de pouvoir sont soupçonnées de vouloir prendre un peu de ce pouvoir"

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"Nous avons toutes été agressées par le même homme et toujours de la même façon". C’est ce qu’écrit la journaliste Hélène Devynck dans 'Impunité' (Seuil). Et cet homme, c’est Patrick Poivre d’Arvor. Dans un livre qui ne peut laisser indifférent, Hélène Devynck raconte le combat et le courage de ces femmes victimes des viols et des agressions sexuelles qu’aurait commis PPDA.

"Comme moi, plusieurs dizaines de femmes ont cru que l’époque rendait caduque notre condamnation au silence et possible celle de notre agresseur, l’un des hommes les plus connus de France. Ça n’est pas ce qui s’est passé. On a été classées sans suite. Mais nos bulles de solitude ont éclaté. On s’est rencontrées, racontées, soutenues. On s’est fait la courte échelle pour surmonter les murs de découragement.

On a parlé plus haut, plus nombreuses.

H. D."

 

Hélène Devynck est journaliste et scénariste. Elle a travaillé pendant plus de 20 ans au sein du groupe TF1. De 1991 à 1993, elle a été l’assistante de Patrick Poivre d’Arvor. Impunité est son premier livre.

Hélène Devynck publie Impunité (Seuil), sur l'affaire PPDA -
Hélène Devynck publie Impunité (Seuil), sur l'affaire PPDA - © AFP or licensors

"Qu’est-ce que j’avais de trop faible ?"

Le livre dévoile les divers sentiments qu'a ressentis Hélène Devynck. Comme la jalousie de ne pas s'en être sortie sans être violée, contrairement à d'autres. "Qu'est-ce que j'avais de trop faible ?", se demande-t-elle. Ces questions sont taraudantes, elles reviennent, même si elle s'efforce de les mettre de côté.

Elles ne reviennent pas seulement parce que j'ai un psychisme enclin à la culpabilité. Elles reviennent parce que la société vous renvoie à ça. Quand on est victime d'un viol, comme moi, je pense que toujours, toujours, toujours,  on se dit qu'on y est pour quelque chose. Et ça, c'est très difficile de s'en débarrasser.

Comme d'autres, elle est aussi traversée par un sentiment de honte.

"Je dis que c'est comme une addiction. C'est-à-dire que je suis abstinente de la honte. Quand j'ai parlé au début, je pensais que je m'étais débarrassée de la honte. (...) Mais tout de suite, on m'a renvoyée à la honte. Immédiatement, il y a eu des tas de commentaires. Toutes les femmes qui accusent des hommes un peu célèbres (...), des hommes de pouvoir, sont soupçonnées de vouloir prendre un peu de ce pouvoir. L'idée qu'une femme parle parce que c'est la vérité n'est pas la première qui vient à l'esprit. On se demande toujours pourquoi elle fait ça."

"Avec le recul, j’ai eu raison de me taire"

Hélène Devynck a travaillé avec PPDA pendant 2 ans, de 1991 à 1993. C'est en 2021 qu'elle porte plainte pour viol et témoigne dans le journal Le Monde.

"Je pense que j'ai bien fait de me taire. Si j'avais parlé à l'époque, c'aurait été une mort sociale. J'aurais dû faire un trait sur ma carrière, c'est certain.(...)  A l'époque, le journalisme à la télévision... il n'y avait pas beaucoup de place. Patrick Poivre d'Arvor était ultradominant, surpuissant. Il n'y a aucun doute que le coût de m'entendre ou m'écouter, pour TF1 et pour l'ensemble de la télévision, aurait été beaucoup plus grand que celui de dire que j'étais folle, menteuse, demi-pute, etc. Ce que j'ai entendu encore 28 ans après. Donc, c'est vous dire. Oui, j'ai bien fait de me taire."

Qui est responsable de ce silence ?

C'est tout l'objet du livre, souligne Hélène Devynck. L'entreprise, d'abord. Parce que dans cette entreprise, il n'y avait aucun endroit sécurisé où on pouvait parler. Mais plus largement, c'est une responsabilité sociétale. 

"On a dit que #MeToo sortait les femmes du silence et tout d'un coup, il y aurait un déferlement de femmes qui parlent. Effectivement, il y a plus de femmes qui parlent, mais derrière, il ne se passe rien.

Nous, on était 23 à raconter les mêmes mots, les mêmes gestes, les mêmes circonstances, ce qu'on appelle un mode opératoire, mais derrière, la justice n'en a rien fait. TF1, qui sait maintenant, ne fait toujours rien. Le gouvernement français - on a fait appel à Emmanuel Macron et à certains ministres -, personne ne nous a répondu. Tout le monde fait comme si nous n'existions pas."

1% des viols donne lieu à une condamnation. Cela veut dire que 99% non. Cela veut dire que le viol est un crime impuni.

Le viol n'existe que grâce au silence qu'il impose. 

"J’étais ce rien"

Cette déshumanisation revient dans tous les témoignages. "C'est la douleur essentielle des viols. Ça vous chosifie. Vous n'êtes plus rien."

On demande beaucoup aux victimes : était-il conscient de ce qu'il faisait ? Que cherchait-il ?

"C'est une violence qu'on impose aux victimes. (...) M'interroger sur ce qu'il pensait au moment où il m'a violée, non seulement ce n'est pas mon problème, mais en plus, c'est cruel. C'est-à-dire que je vois quelque chose que je ne veux pas voir de moi. Je ne veux pas voir ce qu'il a vu de moi. Je ne veux pas être dans ces yeux-là."

D'ailleurs, ce livre n'est pas un livre sur lui. J'en parle assez peu. C'est un livre sur nous. Il s'agissait de retourner la caméra vers nous.

Beaucoup savaient et certains participaient à la tactique de PPDA, notamment ses secrétaires, explique Hélène Devynck. Cela mobilisait des moyens et du temps. C'était très ritualisé, c'est ce qu'on appelle un mode opératoire. Mais Patrick Poivre d'Arvor bénéficie de la présomption d'innocence. 

"Ce que je raconte dans le livre, c'est que Patrick Poivre d'Arvor a beaucoup de moyens et n'hésite pas à utiliser tout ce qu'il peut pour nous faire peur, pour nous décrédibiliser, et notamment la dénonciation calomnieuse. Donc, il a porté plainte contre 16 d'entre nous, dont moi, pour dénonciation calomnieuse. 

Il a fallu que la France soit condamnée par la Cour européenne des Droits de l'Homme pour que ces condamnations ne soient pas automatiques pour les femmes qui dénonçaient des agressions. Donc désormais, nous avons droit, nous aussi, à la présomption d'innocence."

Déconstruire les fables

"La série est la conséquence de l'indifférence. (...) On préfère croire au monstre pour se détourner d'une responsabilité collective", écrit Hélène Devynck.

"On est responsable par notre imaginaire. Notre imaginaire est forgé par des légendes, des mythes, des fables qui disent que les femmes sont des menteuses, des sournoises, qu'elle cherchent de l'argent. (...) Emmanuelle Seigner, la femme de Roman Polanski, est venue dire : mais elles voulaient toutes coucher avec lui."

Et ça, ça s'appelle la présomption irréfragable de consentement. C'est imaginer que toutes les femmes sont consentantes quand un homme a suffisamment de pouvoir. Et c'est un permis de violer. Et c'est une fable. Aucun homme ne séduit toutes les femmes, ça n'existe pas.

Par son livre, Hélène Devynck entend déconstruire les fables, "ces couches de papier peint de contes de fées", qui empêchent de voir la réalité. 

La prescription a bon dos, affirme-t-elle.

Nos témoignages ne sont pas prescrits. Et ils dressent le portrait d'un criminel. Mais ça n'a pas suffi. 

Ecoutez ci-dessus la suite de l'entretien, qui débute à 9'08''. 

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