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Hébergement au Parc Maximilien: "Ça simplifie encore les choses de voir des gens en chair et en os"

Joe Jamotte héberge toutes les semaines les mêmes invités.

Première famille: une première nuit chez Lauranne et Paul, Bruxelles 

Il lui a fallu quelques jours de réflexion. Mais ce soir-là, Lauranne, la trentaine, qui travaille dans l’exportation de bières, a décidé que tous les éléments étaient réunis pour un premier hébergement. Une bénévole lui présente ses invités, un Soudanais et un Erythréen. Elle prend leurs noms. Puis c’est le départ.

C'est tellement simple, on se décide assez rapidement

Dans la voiture, Lauranne détend l’atmosphère, pose des questions. Les garçons ne sont pas très bavards. "Je n’avais pas d’appréhensions particulières. J’ai découvert il y a peu la page Facebook de la Plateforme citoyenne. Et là tous les jours, il y a des messages des bénévoles et on se décide assez rapidement. On n’a même pas du pousser les meubles, on a une chambre. De jour en jour, on se sent plus fautif. C’est tellement simple et on se décide assez rapidement". L’appartement est chaleureux. Paul, le compagnon de Lauranne nous accueille et installe les invités dans la chambre, prépare le lit. "Hier, c’était des copains qui dormaient après une guindaille. Et ce soir, ce sont d’autres invités. C’est vrai que c'est plutôt la démarche de Lauranne, mais j’approuve tout à fait. Ça concrétise la problématique, ça simplifie encore de voir des gens en chair et en os, qui sont comme nous".

Lauranne et Paul hébergent des migrants du Parc pour la première fois
Lauranne et Paul hébergent des migrants du Parc pour la première fois © Tous droits réservés

Les grandes lignes d'un long voyage

L’un des invités prend sa douche. L’autre discute un peu avec ses hôtes, il parle français, est timide, a peur de déranger. Il a déjà mangé. La Belgium Kitchen apporte des repas tous les soirs au Parc. Il tombe de sommeil, n’a pas dormi depuis deux jours mais raconte les grandes lignes de son voyage en sirotant un thé. Un bandage fait le tour de sa main, un souvenir douloureux de Libye. L’Italie, la France, la Belgique, depuis trois semaines. Il veut aller en Angleterre, il a de la famille là-bas.

Vers 22h30, tout le monde va dormir. "Il est tard et demain je travaille" explique Lauranne, "ils avaient déjà mangé, ils dorment et c’est tout, c’est vraiment simple en fait. J’irai les déposer demain au Parc".

Ici on partage. Les communs, le temps libre et les repas.
Ici on partage. Les communs, le temps libre et les repas. © Tous droits réservés

Deuxième famille: Des invités réguliers chez Joe, Brabant wallon

Certaines familles ne passent plus par la Plateforme citoyenne. La soixantaine, les cheveux blonds et les yeux rieurs, Joe Jamotte héberge quasiment depuis le début. Et ce sont les mêmes invités qui reviennent chez elle, pour un séjour à la campagne. Nous sommes à une quarantaine de kilomètres de Bruxelles. Elle explique : "Quand ils arrivent, ils mettent leurs pantoufles, ils sont à l’aise. Moi ça fait deux mois donc ils sont vraiment intégrés, ils ont leur habitudes. Au début, c’était plus compliqué, parce qu’il y avait l’intendance, parce qu’ils n’osaient pas bouger. Maintenant ils commencent à faire à manger eux-mêmes".

Au fur et à mesure, ils se détendent, ils voient qu'on les aime

La maison est lumineuse, un peu de désordre, mais celui qui fait que l’on se sent bien quelque part. Une maison qui vit désormais au rythme des arrivées et retours des invités qui essaient de passer en Angleterre. "Le premier jour, quand ils arrivent, ils sont très fatigués. Il y a un que je l’ai récupéré trempé, il n’avait plus dormi depuis longtemps, il s’est endormi tout de suite dans la voiture. Puis ils récupèrent et après c’est génial, on fait des sorties, des excursions. Ce qui est fou, c’est que moi, je ne parle quasiment pas anglais ni arabe d’ailleurs, mais un soir, l’un de nos invités nous a raconté tout son voyage. Et j’ai tout compris, parce que maintenant, je le connais. Je me suis dit : qu’est-ce que l’on avance ! Parce qu’au début, je ne comprenais rien. Je pensais qu’il voulait prendre une douche, en fait il demandait un parapluie. Le fait d’être en famille, ils sont de plus en plus décontractés. Au début, ils ne mangent presque rien. Et au fur et à mesure, ça se détend. Ils voient que c’est cool, qu’on les aime tout simplement, parce que c’est vrai, je suis fort attachée à eux".

Connectés 

En fin de matinée, ça bouge à l’étage. On rencontre John. Ce n’est pas son vrai prénom. Il préfère brouiller les pistes. C’est un ado, comme les autres, la vingtaine. Casquette vissée sur la tête, les yeux rivés sur son smartphone. Il a appris l’anglais en regardant des films d’action quand il vivait encore au Soudan. Sa vie est faite d’exils, il habitait au Darfour et a traversé la Méditerranée. Cette famille qui l’accueille c’était inespéré pour lui. Il faut briser la glace, puis il nous raconte : "Ici, je me sens comme à la maison. Sérieusement. Je peux faire ce que je veux, quand je veux. Et Joe est comme ma mère. Et Jade et Harmony sont comme mes sœurs. Je n’avais plus ressenti cette sensation depuis que j’ai quitté mon pays, ma maison. Ça fait plus de 4 ans que je vis dans la rue. J’avais 17 ans quand j’ai quitté mon pays. Joe elle sait ce dont j’ai besoin avant même que je ne le dise. Sérieusement, si j’ai faim, elle le sent. On est connecté, au-delà des mots".

Jade et Harmony soutiennent la démarche de leur mère. Elles facilitent la communication puisqu’elles parlent anglais. Elles sont allées acheter des habits aux invités. Bref, elles s’investissent, émotionnellement aussi. Harmony : "Le plus dur pour moi, c’est quand on les ramène. Ils prennent leurs décisions, ils nous disent ça le matin et ils se taisent, ils se referment complètement et c’est très dur pour moi. Je me sens impuissante. J’ai envie qu’ils restent, mais ils veulent quand même repartir. Ce que je comprends aussi. Ce n’est pas une prison ici".

L'Angleterre par défaut

Pour John, il n’existe pas d’alternatives : "J’espère vraiment réussir à aller en Angleterre, rejoindre mon frère. Je veux aller là-bas pour trouver du travail et aider ma famille, c’est tout ce que je veux. Mon frère n’a toujours pas de papiers, mais il travaille. Chaque mois, il envoie de l’argent à ma famille. Il dit que là-bas tout est parfait, il n’y a pas de problèmes. Si tu réussis à entrer dans le pays, le reste sera facile. Ça fait 6 mois que j’essaie ici, je n’ai pas encore été très chanceux, mais je continuerai à essayer. Parce que je n’ai pas d’autres choix". John a conscience des dangers que cela comporte. Il connaissait le jeune homme décédé en juillet dernier à la gare du Nord. Il s’était accroché sous un bus qui prenait la direction de Calais. Mais il y croit. Et Joe aussi, finit par y croire : "Ils ont tellement la force de tout, qu’ils vont y arriver, peut-être ? Sûrement. Enfin, j’y crois. Je leur souhaite de tout mon cœur".

Certains y parviennent. Pourtant l’Angleterre, elle aussi applique le règlement de Dublin, même si elle ne fait pas partie de l'espace Schengen. Cela veut dire que Londres peut renvoyer les migrants vers le premier pays d’entrée en Europe. Comme le fait la Belgique.

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