Passe Montagne

Hautes-Alpes : les vestiges d’un village médiéval racontent les siècles d’exploitation de la montagne

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Il ne subsiste qu’une seule tombe. Celle de Félicie Marin, 17 ans, enterrée en avril 1877. La dernière trace tangible des habitants du village de Chaudun, localité de Gap dans les Hautes-Alpes. A peine 200 habitants ont vécu quelques siècles dans cette vallée reculée et inhospitalière.

Les ruines et les archives témoignent de ce passé que Luc Bronner, journaliste et grand reporter, a voulu transmettre dans son livre 'Chaudun, la montagne blessée' aux éditions du Seuil. Pour sa dernière étape, Passe Montagne voyage dans le temps.

"J’ai le souvenir de mes parents me racontant l’histoire de ce village et me disant que les habitants sont partis, qu’ils sont partis en Amérique. C’est vrai qu’à huit ou dix ans, ça a créé une forme de mystère absolu. Devenu journaliste, j’ai eu envie de comprendre cette histoire."

La vie dans l’ombre d’une vallée isolée

Les premières traces du village d’altitude remontent au Moyen-Age. L’Eglise qui est propriétaire des terres a donné l’autorisation à une douzaine de familles d’exploiter le bois. A la fin du 19e siècle, la population est au bout des ressources et de son courage. Les terres sont vidées de leur potentiel. Après le déboisement complet, des moutons ont été importés de Camargue, mais avec eux vient l’excès de pâturage et de déjections qui dérèglent l’équilibre naturel. Chaque année, c’est un autre hiver auquel il faut survivre. Quatre mois sans que le soleil ne se hisse au-dessus du rempart des massifs. Les villageois sont les pieds dans la neige huit mois par an. La malnutrition et l’absence de médecin rendent la mortalité infantile implacable. On imagine difficilement la misère qui règne là.

"Ils étaient dans la survie, ils avaient juste quoi passer les hivers, l’été permettait de reconstituer les stocks, mais il n’y avait aucun superflu. Les conditions de vie sont devenues à ce point difficiles que les habitants n’ont plus d’autre choix qu’émigrer. Ils se sont réunis, et collectivement se sont tournés vers l’état, ils ont proposé de vendre l’intégralité de leurs terres. Il faut imaginer ce que c’est, vendre la maison héritée de ses ancêtres, les jardins qui ont été cultivés sur des décennies, les terres, les sentiers. Ça prendra sept ans. En 1895 ils vont partir, les maisons vont péricliter et progressivement la nature va reprendre ses droits."

Ça raconte un passé qui était extrêmement difficile, ça raconte aussi probablement notre futur

Plus globalement, Luc Bronner voit dans cette histoire une parabole de la surexploitation de nos ressources terrestres et ses conséquences.

"Aujourd’hui, on fait des dégâts non pas pour survivre mais par pur plaisir de la surconsommation qui est devenu un moteur collectif. C’est ce qui m’a plu dans cette histoire, ce n’est pas juste nostalgique. Ça raconte un passé qui était extrêmement difficile, ça raconte aussi probablement notre futur, c’est-à-dire que l’espèce humaine va peut-être disparaître, la planète revivra peut-être sans nous. En tout cas, ici c’est un sanctuaire nature magnifique parce que l’homme et la femme ne sont plus là. Ça raconte notre rapport à l’écologie. Cela raconte aussi la migration, avec ce moment très difficile ou des hommes et des femmes décident de tout abandonner. Cela raconte aussi les décisions collectives, politique, quand une centaine de personnes se réunissent et se mettent d’accord pour tous partir. Tout cela ce sont des temps anciens, mais c’est aussi très moderne."

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