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Chronique littérature

"Guerre", le roman inédit de Céline qui nous plonge dans la vérité sans fard de la première guerre mondiale

Louis-Ferdinand Céline (1894-1961)

Sophie Creuz nous présente "Guerre", le roman inédit de Louis-Ferdinand Céline qui vient de paraître chez Gallimard.

Ce manuscrit inédit a été trouvé dans des papiers disparus ou dérobés depuis la fin de la seconde guerre monde, au moment de la fuite de Céline pour Sigmaringen avec le gouvernement de Vichy, et qu’un dépositaire non autorisé a gardé sous le coude. Non par appât du gain mais parce qu’il voulait les soustraire à l’usage qu’aurait pu en faire la veuve de Céline. Elle est morte en 2019 et les 250 feuillets perdus ont refait surface. Parmi eux, ce roman "Guerre" écrit en 1932 – deux ans après "Voyage au bout de la nuit" - qui revient sur la guerre de 14-18, dans laquelle le jeune Céline de 20 ans avait combattu.

C’est donc le roman d’un poilu mais autant vous prévenir tout de suite, ce n’est pas le style clair, lumineux, ni même humaniste d’un Charles Péguy. C’est la guerre de tranchées dégueulasse faite par des dégueulasses, des colonels qui envoient au casse-pipe de pauvres bougres qui eux-mêmes préfèrent sauver leur peau que la Patrie.

Céline sera blessé à la tête et au bras dans un épisode peu glorieux qu’il va transformer en acte héroïque. Il sera décoré par Joffre. Une médaille usurpée donc qu’il nous raconte comme telle. Il ne brosse pas de lui un portrait plus flatteur que celui qu’il fait des autres. Et c’est cela, en plus du style, qui est extraordinaire chez lui. Tout le monde ici est moche, tout le monde trompe, se trahit, ment, se plaint, abuse de l’autre. La guerre ne fortifie pas l’âme, elle l’avilit. Et c’est bien ce qu’il écrit.

Le roman se passe chez nous, près de Ypres, mais aussi dans un hôpital de campagne dans un lieu-dit, inventé, qu’il nomme Peurdy-sur-la-Lys, autrement dit perdu au fond de nulle part. Il est hospitalisé et souffre de migraines, d’acouphènes et de nausée, dans une salle commune, avec de plus gravement blessés que lui.

Et tous tentent de s’attirer les bonnes grâces d’une infirmière, qui elle aussi semble abuser des pauvres jeunes gars qui sont là, en les sondant à qui mieux mieux. Au sens premier du terme…

Il y a là, dit-il, des gueulards, des geignards, des roublards et de pauvres hères, toute une faune qui souffre et qui meurt et que Céline croque avec le talent qu’on lui connaît, ce style à la Poulbot, au pastel gras, vif, d’une vigueur, d’une verve, d’une inventivité stupéfiante, directe, ordurière et crue. Et les éditeurs ont gardé les mots illisibles du manuscrit, les mettant entre guillemets quand ils ne parvenaient pas à les déchiffrer, ce qui ajoute à la rapidité, la vivacité de ce récit.

Impossible de se leurrer, il n’exalte pas la grandeur du combat. C’est une saloperie, une boucherie livrée par des amateurs qui font peu de cas des troufions, y compris les médecins apprentis charcutiers. Et Céline ne se donne pas un plus beau rôle, il est lâche et menteur comme d’autres pour se sortir du lot. Il s’apitoie sur son sort mais celui des autres l’indiffère ou le met en rogne.

Il faut dire que Céline est un furieux qui déteste à peu près tout et tout le monde, l’Etat, la famille, la bourgeoisie, les boutiquiers que sont ses parents, qu’il méprise. Ce n’est décidément pas un type sympathique, il faut bien le dire. Pas de trace d’antisémitisme ici mais d’autres insultes, tristement ordinaires, contre les femmes, les conscrits d’Afrique du Nord, etc. C’est évidemment détestable, injurieux, brutal, mais d’une vérité sans fard, celle du langage populaire qui avait pignon sur rue, transposé dans une écriture prodigieuse, qui garde la vitalité de l’oralité, les tournures de la rue en les hissant au rang de littérature. Parce que, quel écrivain !

Il ne faut pas avoir froid aux yeux pour lire ce roman qui est d’une trivialité ahurissante, et pas du tout "me too", les femmes ne sont pas mieux servies que les autres. Pire même. Sauf qu’ici, c’est la catin qui s’en sort le mieux et triomphe de son exploiteur avec une moralité, elle aussi, douteuse. Mais elle est belle la traîtresse, et forte, c’est une misère triomphante. Comme ce roman hallucinant à tous points de vue, de puissance, de sang, de boue, d’humeurs et d’autres émulsions encore que la décence interdit de nommer ici.

"Guerre" de Céline parait chez Gallimard.

Chronique littérature

"Guerre" de Céline, paraît chez Gallimard

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