Après des décennies de relations gelées entre les pays du monde arabo-musulmans et l’Etat hébreu, on assistait depuis 2020 à une détente, voire dans certains cas à un réchauffement des relations.
En effet, la signature des accords d’Abraham, dès 2020, avait lancé les processus de normalisation entre l’Etat hébreu et les Emirats Arabes Unis, le Barhein, le Maroc et le Soudan. Pendant un temps se posait la question de qui serait le prochain des pays arabes à se rapprocher d’Israël. Et le prochain sur la liste n’était autre que l’Arabie saoudite. Il y a encore quelques semaines, le prince héritier, Mohammed Ben Salmane affirmait sur la chaîne Fox News que l’Arabie saoudite et Israël se rapprochaient chaque jour d’une normalisation de leurs rapports.
Il faut dire que l’objectif premier de l’Arabie saoudite est de faire aboutir sa stratégie 2030 "pour garantir la transition économique de son royaume". Et pour cela, "il faut un Moyen-Orient qui soit le plus apaisé possible et qui puisse attirer les investisseurs étrangers", analyse Didier Leroy, chercheur à l’Ecole royale militaire et à l’ULB.
Mais voilà qu’avec cette attaque, le Hamas a encore plus terni sa réputation au niveau international. De plus, cette attaque a "a minima provoqué un ralentissement de cette dynamique de rapprochement entre l’Arabie saoudite et Israël et a maxima provoqué sa paralysie", souligne Didier Leroy. Il sera désormais plus compliqué pour le royaume saoudien de poursuivre ses négociations avec l’Etat hébreu. Le coût politique d’un tel rapprochement a beaucoup trop augmenté.
Le prince héritier, Mohammed Ben Salmane a d’ailleurs réaffirmé "son soutien au peuple palestinien" pour "une paix juste et durable", auprès de Mahmoud Abbas, président de l’autorité palestinienne.
De plus, les accords de normalisations avec Israël et les pays arabes, actés ou en voie de négociation pourraient être totalement détruits sous "la pression des opinions publiques", "si ce que nous connaissons aujourd’hui, tourne au carnage à Gaza, ce qui, hélas, fait partie des probabilités", indique Bertrand Badie, professeur émérite des Universités de Science Po Paris, auteur de "Pour une approche subjective des Relations internationales". Il estime que "les opinions publiques auront un rôle extrêmement déterminant" dans la poursuite de la détente ou non des pays arabes avec Israël. Plus largement, c’est donc la perspective d’un Moyen-Orient apaisé qui est aujourd’hui menacée.
Pour beaucoup d’observateurs, certes, l’attaque menée par le Hamas n’a pas été déterminée par cet éventuel accord entre Israël et l’Arabie saoudite mais il a clairement été un paramètre pris en compte. "Selon moi, le jeu des accords d’Abraham était un jeu dangereux voire pervers. Parce que c’était un jeu dont la grammaire consistait à nier et mettre sous la table le dossier palestinien comme moyen de résoudre le problème. […] Quand un problème se pose, il ne peut pas être résolu sans que les acteurs concernés puissent dire leur mot. Et d’un certain point de vue, ce qu’a fait le Hamas de façon épouvantable, c’est de rappeler que le problème palestinien était toujours intact", analyse Bertrand Badie.
Pour Hasni Abidi, directeur du Centre d’Etudes et de Recherches sur le monde arabe et méditerranéen, le Hamas a fait un calcul dangereux face au "désengagement du monde arabe et surtout de certains Etats qui ont signé les accords d’Abraham". Un jeu qui consiste à engager de nouvelles alliances dangereuses "que ce soit du côté syrien, que ce soit du côté du Hezbollah ou du côté iranien".
Depuis, plusieurs Etats du monde arabe tentent d’éteindre l’incendie. L’Egypte, l’Arabie saoudite et le Qatar, affirment multiplier les contacts pour mettre fin à l’escalade. De son côté, l’Iran, qui est l’acteur rival de l’Arabie saoudite dans la région, réaffirme son soutien au Hamas tout en continuant de nier toute implication dans les attaques terroristes de ce 7 octobre 2023.