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Guerre en Ukraine : une crise alimentaire mondiale pourrait-elle être évitée ?

Une personne déplacée transporte un sac de nourriture dans le camp de Hays au Yémen, le 29 mars 2022.

Selon les derniers chiffres de l’ONU, 276 millions de personnes dans le monde sont confrontées à une insécurité alimentaire grave. Un chiffre qui a doublé en seulement deux ans, soit depuis le début de la pandémie de Covid-19. Mais, aujourd’hui, avec l’impact du conflit en Ukraine, il est très probable que l’insécurité alimentaire grave touche un nombre encore plus important de personnes.

"Ce sont des personnes qui ne peuvent simplement pas accéder à l’alimentation parce qu’elles n’ont pas des revenus suffisants ou parce que la nourriture disponible n’est pas présente dans la région qu’elles occupent. C’est le cas quand des chaînes d’approvisionnement sont rompues. Et donc ce sont des personnes qui dépendent de l’aide humanitaire", explique Olivier De Schutter, professeur de droit international à l’UCLouvain et ancien rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation des Nations-Unies. Il est aujourd’hui rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits humains.

Ukraine : où sont les céréales et quels pays en dépendent ?

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Bientôt des famines en Erythrée, au Yémen et en Ethiopie ?

Quand l’aide humanitaire ne peut plus arriver jusqu’à ces personnes en situation d’insécurité alimentaire grave, alors elles peuvent tomber en situation de famine. "Les famines obligent les gens à se déplacer pour aller chercher de la nourriture dans les centres de distribution d’aides auxquels ils peuvent avoir accès, précise Olivier De Schutter. Cela aggrave le problème car une fois que ces personnes sont obligées de migrer, elles quittent leurs moyens de subsistance. Elles quittent les champs, elles abandonnent parfois leur cheptel et par conséquent, il devient très difficile de secourir ces personnes parce que leur dépendance à l’aide humanitaire est complète."

Selon l’ONU, au moins 49 millions de personnes sont actuellement au bord de la famine, dans 43 pays. "Les chiffres augmentent sans cesse et le chiffre de 49 millions et sans doute sous-estimé, précise Olivier De Schutter. On a, dans des pays comme l’Erythrée, le Yémen, ou dans le Tigré, au nord de l’Ethiopie, des situations qui sont en train de déraper complètement parce que ces pays sont très fortement dépendants de l’importation de blé, notamment d’Ukraine et de Russie. C’est le cas de 90% de l’importation de blé en Erythrée par exemple. Et ces pays-là n’ont pas les moyens vraiment d’aider les populations. En plus, ce sont des pays qui sont affectés par des conflits qui rendent l’accès à l’aide humanitaire extrêmement périlleux. Et donc, je pense que ce sont des pays où des famines vont sans doute être déclarées dans les semaines qui viennent."

Il faudra plus de temps pour fournir de l’aide

Quand une famine est déclarée dans un pays, organiser l’aide humanitaire prend du temps. "Il faut en général entre 3 et 4 mois pour que l’aide humanitaire puisse se mobiliser. On n’a pas un système international performant qui permet, par exemple, au Programme alimentaire mondial des Nations Unis d’intervenir immédiatement, dans les jours qui suivent le constat de famine pour venir au secours des populations. Les PAM, comme d’autres organismes, doivent faire appel à des donateurs internationaux. Ils doivent acheter des tonnes de denrées comme des céréales ou du riz que l’on peut distribuer aux populations touchées. Et c’est seulement après avoir ensuite réglé les problèmes logistiques d’acheminement que l’aide peut arriver aux personnes qui en ont besoin."

"Et ce délai de 3 à 4 mois est extraordinairement long pour les populations qui souffrent d’insécurité alimentaire grave et de famine. C’est donc tout à fait inacceptable qu’on ne mette pas en place, à l’échelle internationale, un mécanisme d’urgence, performant, qui permette au Programme alimentaire mondial, par exemple, d’être assuré de pouvoir fournir rapidement en aide alimentaire les personnes qui sont en détresse".

Une aide plus difficile à obtenir pour les agences internationales

Le problème, selon Olivier De Schutter, c’est que la crise actuelle risque de faire augmenter ces délais d’intervention. "Les pays qui sont traditionnellement les pays donateurs et viennent au secours des besoins humanitaires du Programme alimentaire mondial sont des pays qui, comme tous, subissent aussi les impacts de la crise et ne sont pas nécessairement les plus enclins à apporter de l’aide dans ce contexte. Donc, clairement, nous ne sommes pas dans une situation où la crise est limitée à tel ou tel territoire affecté par exemple par un tremblement de terre, une sécheresse ou une inondation. La crise est aujourd’hui généralisée car le prix des céréales a explosé pour tous les pays du monde. Et donc l’aide est d’autant plus difficile à obtenir et à distribuer.

"On peut citer les Etats-Unis, le Canada ou l’Union européenne. Mais ces pays ont été traditionnellement plus généreux en période de prix bas quand il était question de secourir des populations en détresse affectées par un conflit ou par un phénomène climatique, par exemple. Lorsque les prix sont élevés, ces pays sont par définition moins enclins à aider. En outre, les Etats-Unis, comme d’autres pays comme l’Australie ou l’Inde, ont annoncé des récoltes relativement faibles pour l’année 2022. Et donc la marge disponible pour aider est plus faible que d’habitude. On comprend que le caractère généralisé de cette crise fait qu’on peut s’attendre à ce que l’aide soit plus difficile à obtenir pour les agences internationales".

Du blé dans un bateau dans le port de Constanta, en Roumanie. Ce port est devenu un hub pour l’export de marchandises venues d’Ukraine après le début de la guerre. 3 mai 2022
Du blé dans un bateau dans le port de Constanta, en Roumanie. Ce port est devenu un hub pour l’export de marchandises venues d’Ukraine après le début de la guerre. 3 mai 2022 DANIEL MIHAILESCU / AFP

Des prix élevés jusqu’à fin 2023 ?

Face à la hausse des prix, le rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme n’est pas optimiste : "La difficulté, ce sera de faire face à des prix qui vont rester élevés très certainement jusqu’à la fin de l’année 2023. C’est lié à la fois à l’augmentation des prix de l’énergie et aussi aux faibles récoltes qu’on attend au mois d’août et au mois de septembre. On attend des faibles récoltes car les engrais sont plus chers et donc les coûts de production sont plus élevés. C’est aussi dû au fait que les sécheresses dramatiques auxquels on assiste dans des pays comme l’Inde ou le Pakistan vont faire baisser le niveau de récoltes dans ces endroits du monde. Donc dans les 18 mois qui viennent, on s’attend à voir des prix qui resteront élevés et des gouvernements qui ne pourront pas faire face à la facture de leurs importations alimentaires. Ces gouvernements vont devoir recourir de plus en plus à l’aide humanitaire. C’est donc une situation extrêmement difficile à laquelle nous seront encore confrontés dans les mois qui viennent".

Des "couloirs humanitaires" pour le blé ?

Face à ce constat, Olivier De Schutter plaide pour que les chaînes d’approvisionnement en provenance de Russie et d’Ukraine puissent fonctionner autant que possible normalement. "Il y a dans les ports de la mer Noire, probablement l’équivalent de 8 millions de tonnes de blé qui sont bloquées" explique-t-il.

Le rapporteur spécial de l’ONU plaide pour l’ouverture de "couloirs humanitaires" pour libérer ces denrées. "Au même titre qu’il faut des couloirs humanitaires pour permettre aux personnes qui croulent sous les bombes de sortir des zones de conflit, il faut des couloirs humanitaires pour que les productions céréalières puissent arriver sur le marché. Cela doit faire aussi l’objet de négociations entre la Russie, l’Ukraine et la communauté internationale. On a par ailleurs un besoin d’aider aujourd’hui des pays qui sont fortement endettés, qui ne peuvent pas acheter des céréales à des prix très élevés sur les marchés internationaux pour que les populations puissent être alimentées. Et ces pays-là doivent être aidés d’urgence par des mesures de soutiens à leurs finances publiques et de réduction de la dette".

La banque mondiale va réorienter ses priorités

Face à cette insécurité alimentaire qui augmente, la Banque mondiale va débloquer 12 milliards de dollars au cours des quinze prochains mois, dont la majorité ira aux pays d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Europe de l’Est et d’Asie centrale et du Sud. Le but est de permettre la mise en place de projets qui favoriseront l’agriculture. L’institution veut aussi notamment permettre de favoriser "la protection sociale pour amortir les effets de la hausse des prix des denrées alimentaires". Si on ajoute 18,7 milliards de dollars de crédits non utilisés qui pourraient être dédiés également à ces projets, cela représente une manne potentielle de plus de 30 milliards de dollars.

Recréer de la confiance au niveau des marchés ?

Pour aider à endiguer cette crise, Olivier De Schutter pointe aussi l’impact de la spéculation. "A moyen terme, ce qu’il faut, c’est recréer de la confiance dans les marchés. Une des raisons qui explique cette hausse des prix tellement extraordinaire depuis le mois de février, c’est que les opérateurs sur ces marchés, les tradeurs de céréales en particulier, spéculent à la hausse. Ils parient sur le fait que les prix vont continuer à monter. Et donc ces opérateurs stockent des réserves dans l’espoir de les écouler en période de prix haut. Ils anticipent donc le risque de pénurie à l’avenir. C’est ça la spéculation sur le marché physique des céréales. Il faut donc recréer de la confiance en informant clairement les gouvernements sur niveau des réserves et sur la qualité des récoltes."

"Malheureusement, la transparence sur ce marché n’est pas complète. Depuis 2011, un système a été mis en place, il s’appelle AMIS (ndlr : Agriculture Market Information System/Système d’information sur les marchés agricoles). Ce système est censé fournir aux gouvernements et aux traders privés, en temps réel, des informations sur le niveau des réserves et la qualité de récoltes. Mais ce système n’inclut pas des informations venant des grands traders privés comme Cargill, Archer Daniels Midland ou le Groupe Louis Dreyfus. Ces grands groupes qui détiennent l’essentiel des stocks de céréales au niveau mondial ne contribuent pas à cette information. Et donc les marchés fonctionnent dans une certaine opacité. Cela favorise la spéculation. Cela favorise des réactions de panique dans le chef des opérateurs sur le marché qui ne savent pas à quel niveau de stock ils vont faire face dans les mois qui viennent. Et donc, la spéculation sur les prix est très tentante pour ces traders. Il faut donc améliorer la transparence sur ces stocks. C’est une mesure extrêmement importante à prendre aujourd’hui.

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