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Guerre en Ukraine : Sergueï Lavrov en tournée africaine. Cinq questions à Laetitia Spetschinsky, spécialiste de la Russie

Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors de sa visite au Caire.

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26 juil. 2022 à 12:14 - mise à jour 26 juil. 2022 à 15:34Temps de lecture5 min
Par Esmeralda Labye

Le chef de la diplomatie russe est arrivé au Congo-Brazzaville ce lundi. Après avoir fait une première escale en Egypte, Sergueï Lavrov se rendra aussi en Ouganda et en Ethiopie. Le bras droit de Vladimir Poutine veut rassurer sur les exportations de céréales et préserver ses alliés.

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"Les spéculations de la propagande occidentale et ukrainienne selon lesquelles la Russie est censée exporter la faim sont absolument sans fondement".

Les mots de Sergueï Lavrov à destination des journaux africains. Dans une tribune publiée lors de son arrivée sur le continent, M. Lavrov a déclaré que "La Russie continuera de remplir consciencieusement ses obligations en vertu des traités internationaux concernant l’exportation de nourriture, d’engrais, de sources d’énergie et d’autres biens vitaux pour l’Afrique".

Le ministre a par ailleurs ajouté que la Russie et les pays africains discutaient de l’agenda du deuxième sommet Russie-Afrique, qui devrait se tenir l’an prochain en Russie, selon l’agence étatique Tass. Le premier sommet du genre s’était tenu du 22 au 24 octobre 2019 à Sotchi (sud de la Russie, sur la mer Noire).
 

AFP

L’analyse de Laetitia Spetschinsky, docteure en relations internationales de l’UCLouvain et spécialiste de la Russie

Laetitia Spetschinsky, docteure en relations internationales de l’UCLouvain et spécialiste de la Russie.
Laetitia Spetschinsky, docteure en relations internationales de l’UCLouvain et spécialiste de la Russie. RTBF

1) Pourquoi une tournée africaine maintenant ?

Depuis 2019, Moscou multiplie les efforts pour marquer le retour de la Russie en Afrique. Sergueï Lavrov sur le continent africain, c’est un message clair et prioritaire : "Ce n’est pas la Russie qui est isolée mais c’est l’Occident qui s’isole en mettant de côté la Russie."

Il ne faut pas oublier que la Russie bénéficie d’énormément de soutiens en Afrique. Des relais importants et récents. N’oublions pas la présence des forces Wagner en Centrafrique et au Sahel. Et donc, les commentateurs occidentaux sont bien obligés de remarquer ce retour de la Russie en Afrique.

Le retour en Afrique a bien sûr une dimension idéologique, où Moscou, un peu comme à l’époque soviétique, se présente comme la voix des laissés-pour-compte, le seul état prêt à tendre la main, à négocier avec les États d’Afrique, ce n’est pas un mouvement des non-alignées mais c’est l’idée que la Russie va rétablir un ordre démocratique à l’échelle internationale c’est-à-dire redonner voix à ceux qui n’en ont plus depuis l’indépendance, depuis la fin de l’union soviétique qui a fait perdre des gouvernements communistes en Afrique et qui ont été balayés de la carte. La Russie regagne ce terrain idéologique.

Un autre point, c’est la sécurité. On a une présence du groupe Wagner qui vient aider les gouvernements qui en font la demande (ou pas d’ailleurs, mais c’est une autre question) en important des armes, des entraînements, des hommes etc. Mais aussi en fournissant directement des armes qui étaient également une des grandes fonctions de l’Union soviétique. Et l’agence d’exportation d’armes russe Rosoboronexport a augmenté ses relais de manière significative dans certains états. On parle de l’Algérie, de l’Égypte, d’autres États d’Afrique subsaharienne. Donc la présence en tant qu’exportateur d’armes a fortement augmenté. Et pas seulement les armes, mais aussi les technologies nucléaires, on en a parlé avec l’Égypte, et ça, c’est le travail de Rosatom (société nationale pour l’énergie atomique) et bien entendu, il y a aussi toute la gamme des services de sécurité.

Cette visite est aussi économique. C’est certain que dans la plupart des pays visités par Lavrov, les USA et UE restent les principaux donateurs en termes d’aide et de soutien économique et donc c’est là que le bât blesse. Les Européens en position de 1er donateurs font face à un entrisme russe qui ne se joue pas par l’aide économique directe ou au développement mais sur un moment clé qui est l’exportation de graines et de céréales d’Ukraine et de Russie. Donc, c’est un moment charnière et la visite Lavrov prend tout son sens, en pleine crise alimentaire ou de famine qui peut arriver.

2) Sergueï Lavrov et la Russie se posent en grand sauveur du continent africain alors ?

Evidemment ! Et ça, c’est ce qu’on a déjà vu lors de la visite de Macky Sall, le président sénégalais qui était à Moscou en sa qualité de Président de l’Union africaine. Il était venu parler avec Vladimir Poutine du déblocage justement de l’exportation de ces denrées alimentaires et il est sorti de la réunion assez satisfaite en déclarant qu’il avait confiance en Vladimir Poutine pour régler le problème et fournir à l’Afrique les ressources dont elle avait besoin, en incriminant quand même du coin des lèvres les sanctions européennes pour le manque alimentaire qui allait se produire. Je précise tout de même que rien, dans les sanctions européennes (je me permets de le dire parce que c’est vraiment mon sujet d’étude principale), rien dans ces sanctions européennes ne vise aucun produit alimentaire venu de Russie ou d’Ukraine, dont il n’y a pas d’embargo. Mais c’est vrai qu’il y a des effets secondaires. Et donc le fait que le président de l’Union africaine ait remercié Poutine pour son aide, on voit bien que le Kremlin prend cette position maintenant de sauveur dans une situation géopolitique dont il accuse l’Occident.

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3) Ce voyage c’est aussi une offensive de la communication russe en terre africaine ?

Oui, la propagande russe ou le narratif russe sur le continent africain (mais aussi dans le monde) a vraiment pris un virage le mois dernier avec une intensification du discours qui tend à dire : "Nous les Russes nous avons pour mission d’aider les laissés-pour-compte à être entendus et à lutter contre la domination de ce qu’ils appellent le 'golden billion', le milliard doré, de ceux qui dominent le monde tout en représentant une infime minorité". C’est un terme qui est sorti dans la presse il y a quelque temps. Ça c’est un discours que le Kremlin a très bien travaillé en comprenant que c’était vraiment la planche sur laquelle ils allaient gagné leur salut car c’est un discours qui ne peut que plaire a ca plaît à tous les états qui ne sont pas dans le G7.

4) Le discours russe séduit dans des pays qui ont connu la colonisation et une certaine forme d’impérialisme ?

Oui voilà c’est tout le discours sur la virginité des Russes dans l’histoire coloniale mais ce n’est pas nouveau. Rappelons que l’Union soviétique a été très présente sur le marché des coups d’états en Afrique et ailleurs mais c’est l’idée que la Russie n’a pas de sang sur les mains, d’histoire coloniale est un argument très utilisé et qui va être utilisé jusqu’à ce que le filon soit exploité à fond par le Kremlin.

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5) Pourquoi ces états-là ? C’est étonnant ou pas ?

Non, pas vraiment… L’Egypte, c’est vraiment allié traditionnel de Moscou, c’est vraiment le premier allié dans ce quartet.

L’Ethiopie, est un cas singulier parce que l’Ethiopie est déchirée par des conflits internes qui sont très liés à la question du " camp " pro américain ou antiaméricain et dès lors que certaines communautés politiques sont antiaméricaines, elles passent très naturellement dans le " proRussie ", si on peut dire. Et donc là, on retrouve vraiment la dualité, la confrontation américano-russe sur le territoire éthiopien, qui compte quand même plus de 100.000.000 d’habitants. Donc c’est un état gigantesque au sein duquel s’affrontent les visions pros américaine et antiaméricaine et parmi les antiaméricains les pros russes, où on voit une réelle progression de la Russie dans cet état.

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