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Guerre en Ukraine

Guerre en Ukraine : quand la culture entre en résistance

03 mars 2022 à 16:25 - mise à jour 04 mars 2022 à 06:32Temps de lecture5 min
Par Esmeralda Labye

Chaussons aux pieds, gsm en main. Voilà comment les danseurs du grand ballet de Kiev répètent depuis plusieurs jours. Ils sont en tournée mondiale. Lorsque le conflit a éclaté, ils se produisaient en France. Que feront-ils à la fin de leur contrat ? Où iront-ils ? Et plus largement, comment le secteur de la culture ukrainien, russe et belge vit-il cette guerre ?

AFP
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Ils tentent de garder le sourire. Mais parfois en répet, comme sur scène, ce sourire est un peu forcé. Il faut rester concentré mais comment oublier ce qui se passe dans son pays et la famille sous les bombes ? Le grand ballet de Kiev ne sait pas ce que l’avenir lui réserve. Alors dès qu’un instant de répit s’offre à eux, les danseurs font défiler leur écran, regardent sur les réseaux sociaux les images et les vidéos des combats.


"Bien sûr, ce n’est pas si simple que ça de danser avec cette angoisse, cette inquiétude au fond de nous. J’ai de la famille restée en Ukraine ", explique Ksenia Dronova. " Sur scène, je dois bien danser, garder ma concentration et aussi le sourire même si je n’en ai pas envie. Ma famille est restée dans le Donbass. Elle ne peut pas partir car j’ai un frère invalide, handicapé qui a besoin d’insuline. Il tient le coup. Il survit. Je n’ai pas l’intention de rentrer en Ukraine, mes parents m’ont dit de ne surtout pas revenir, alors je vais essayer de rester ici et d’avoir le statut de réfugié en Europe mais pour le moment rien n’est décidé."

Lorsque la guerre a éclaté, ils ont tous choisit de terminer leur tournée. Seul un couple a préféré rejoindre son enfant de six mois, gardé en Ukraine par des proches.

La troupe devrait rejoindre la Pologne dans quelques jours. Un producteur les a invités pour une série de 10 représentations. Une façon de les soutenir.


"Mes proches se trouvent dans une zone où tout est calme pour l’instant et ils sont en sécurité. Dieu Merci ", explique Vladislav Bondar, danseur du Grand Ballet de Kiev. "J’ai un ami qui habite à Kiev, dans un quartier qui n’a pas été touché, mais de temps en temps il entend les coups de feu et les explosions. Pour le moment, je n’ai rien décidé pour la suite, peut-être que j’irai en Allemagne pour voir si je peux être recruté dans une troupe allemande, je ne sais pas exactement ce que je vais pouvoir faire, je ne peux pas rentrer."

La tête haute en toutes circonstances

Pour la dernière représentation française, la salle était comble. Un tonnerre d’applaudissements à saluer la performance.

ballet Kiev public

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Certains spectateurs étaient également venus avec des dessins et des drapeaux ukrainiens. Une marque d’attention qui a touché les artistes. La main sur le cœur, ils ont clôturé le spectacle par l’hymne national ukrainien. La première ballerine Kateryna Didenko, les larmes aux yeux avait le poing fièrement levé.

hymne ukrainien

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Réactions en chaîne et mobilisation de tout un secteur

De la musique classique à la danse, en passant par le cinéma et les musées, tous les milieux culturels réagissent au conflit ukrainien. Des réactions de condamnation. De Londres à New York, de Berlin à Varsovie, les remarques acerbes pleuvent. On prend ses distances, avec parfois un soupçon d’opportunisme. Même l’acteur français, Gérard Depardieu, pourtant proche de Moscou, s’est exprimé, parlant d’une " guerre fratricide " et invitant à " arrêter les armes et à négocier ".

En Russie aussi, les artistes se mobilisent contre cette guerre. En signant des pétitions, en démissionnant ! Comme Elena Kovalskaia, la directrice du Centre culturel de Moscou, ou encore Mindaugas Karbauskis, le directeur du Théâtre Maïakovski. Ajoutez à cela, le départ du français Laurent Hilaire, directeur de la troupe de ballet du Théâtre académique musical Stanislavski.

De nombreux artistes n’ont pas hésité à condamner fermement Vladimir Poutine et à dénoncer une " guerre criminelle ". Mais tous ne le feront probablement pas, craignant pour leurs proches en Russie.

Hollywood a décidé de priver le public russe de la sortie de Batman.

À New York, le patron du Metropolitan Opera, Peter Gelb, affirmait, dimanche, son intention de ne plus être " engagé avec des artistes ou des institutions qui soutiennent Vladimir Poutine ou sont soutenus par lui, jusqu’à ce que l’invasion et les tueries aient été arrêtées, que l’ordre ait été rétabli et que des restitutions aient été faites ".

A Marseille, les organisateurs du 26e festival de théâtre russe ont pris la " décision désespérante " de l’annuler. Tout comme, le Festival de Cannes qui a annoncé qu’il n’accueillerait pas de délégation russe.

A l’opposé et pour avoir refusé de désavouer Vladimir Poutine, le chef d’orchestre Valery Gergiev a été démis de ses fonctions à la tête de l’Orchestre philharmonique de Munich et privé de tous ses engagements. Sommé par le maire de Milan et la Scala (où il dirigeait La Dame de pique) de condamner l’invasion de l’Ukraine, le musicien, resté muet, s’est vu destitué de la production, tandis que la Philharmonie de Paris annonçait renoncer à ses concerts prévus en avril, que le festival d’Édimbourg lui retirait sa chaire de président d’honneur et que Verbier lui retirait la direction de son orchestre.

Russian conductor Valery Gergiev
Russian conductor Valery Gergiev © Copyright 2021, dpa (www.dpa.de). Alle Rechte vorbehalten

Même chose pour la soprano Anna Netrebko. Elle a dû se retirer de la scène " jusqu’à nouvel ordre ". Chacun s’est sans doute souvenu que la cantatrice avait fait polémique en 2014 en soutenant l’opéra de Donetsk et le leader séparatiste pro russe ukrainien Oleg Tsarev.

AFP or licensors

Et chez nous ?

Bozar a de tout temps programmé et travaillé avec des artistes étrangers et notamment russes. Pour l’instant, aucune production, aucun spectacle ukrainien ou russe n’est inscrit au programme. Comme le souligne, la responsable presse de l’institution, Leen Daems. " L’important pour nous c’est de continuer à travailler avec les artistes russes dans le respect des valeurs démocratiques, des valeurs mutuelles, dans la paix et la collaboration effective. Il ne faut pas mettre tous les artistes sur le même pied que Poutine. Nous privilégions le dialogue, le dialogue culturel. "

La programmation a toutefois déjà été impactée malgré elle. La semaine dernière, alors que le conflit éclatait le festival "Bridges" débutait. Un festival du film ukrainien. 3 réalisateurs avaient été invités. Ils n’ont pu quitter leur pays, mais leurs documentaires ont été projetés malgré tout. Bozar travaille sur un communiqué relatif à la situation en Ukraine.

A Flagey, il n’y a pour le moment aucune représentation incluant des artistes russes et/ou ukrainiens. " Un dirigeant du Brussels Philarmonic, de nationalité russe a bien été remplacé mais parce qu’il était malade, rien à voir avec le conflit " explique Alie Buys, la responsable presse. Une réflexion est aussi menée en interne. L’institution devrait communiquer dans les prochains jours.

Dans quelques jours, un concert de soutien pour le peuple d’Ukraine sera organisé à Bruxelles par l'asbl Artichoke. Un grand concert à l’espace Lumen, le 28 mars à 20h. Il sera notamment interprété par Christia Hudziy, pianiste ukrainienne accompagnée d’anciens résidents de la Chapelle musicale, tous russophones et issus des pays limitrophes.

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