Guerre en Ukraine

Guerre en Ukraine : pourquoi le 9 mai 2022 est une date clé ? Que pourrait-il se passer ?

Des militaires russes défilent sur la Place Rouge lors de la répétition générale du défilé militaire du jour de la Victoire dans le centre de Moscou le 7 mai 2022.

© AFP

Par Eric Destine

"Pour la Russie, le 9 mai est une fête nationale, un rendez-vous militaire important et il est à peu près sûr que, pour le président Poutine, le 9 mai doit être un jour de victoire". Ces propos sont ceux du président français, Emmanuel Macron. C’était début avril, sur les antennes de la radio RTL France. Le chef de l’Etat français mettait alors l’accent sur cette date historique et symbolique pour la Russie qui, cette année, prend une dimension très particulière. Pourquoi le 9 mai 2022 est dans toutes les têtes ? Pourquoi cette journée "doit être une victoire" pour le président russe Vladimir Poutine ? Que faut-il attendre comme actes ou comme discours ? Voici les clés pour comprendre les enjeux et les points d’interrogation qui subsistent.

Pourquoi le 9 mai est "le jour de la Victoire" ?

Le 9 mai 1945, à 1h01 du matin exactement (heure de Moscou), à la demande de Staline, un acte de capitulation de l’Allemagne nazie est signé à Berlin devant le maréchal Gueorgui Joukov, qui représente alors le Haut Commandement soviétique. Une victoire des alliés de l’époque rendue possible notamment par l’entrée de l’Armée rouge dans la capitale du troisième Reich. Pour l’Union soviétique, cette date marque la fin de ce qu’on appelle là-bas la "Grande guerre patriotique". Cela fait référence spécifiquement à la guerre menée contre l’Allemagne nazie entre 1941 et 1945, suite à l’invasion de l’URSS par les troupes du troisième Reich.

Des soldats soviétiques posent devant la porte de Brandebourg à Berlin, sous l’œil d’un caméraman américain, en mai 1945, au moment de la fin de la guerre.
Des soldats soviétiques posent devant la porte de Brandebourg à Berlin, sous l’œil d’un caméraman américain, en mai 1945, au moment de la fin de la guerre. © AFP

Pourquoi est-ce une date aussi symbolique en Russie ?

En Union soviétique et puis en Russie, cette date est devenue un évènement érigé comme moment clé pour exprimer son amour à la patrie. Dans le pays, ce "jour de la Victoire" est férié depuis 1965, quand Léonid Brejnev, alors fraîchement secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique, a pris cette décision pour marquer les 20 ans de la fin de la seconde guerre mondiale.

Nous étions alors au cœur de la "guerre froide" et cette journée devenait une vraie vitrine pour l’URSS. Le 9 mai 1965, l’Union soviétique a organisé le premier défilé militaire du "jour de la Victoire", tout en grandeur, au cœur de Moscou, pour susciter le patriotisme et surtout exposer au monde son arsenal de l’époque, dont ses missiles nucléaires. Avec déjà une volonté de bomber le torse pour montrer à l’ennemi de l’époque, les Etats-Unis et leurs alliés, l’ampleur de la "force soviétique". C’est ce qu’évoque cet article du journal officiel de l’URSS "les Izvestia" évoquant ce défilé de 1965 et cité par Libération 40 ans plus tard : "Devant les tribunes passent les terribles missiles de nos sous-marins océaniques. Ces fusées sont équipées d’ogives nucléaires qui, lancées sous l’eau, peuvent frapper des cibles éloignées de plusieurs milliers de kilomètres".

Des soldats russes devant un monument évoquant 1945 à Moscou, au moment des commémorations des 60 ans de la fin de la Deuxième Guerre mondiale en mai 2005.
Des soldats russes devant un monument évoquant 1945 à Moscou, au moment des commémorations des 60 ans de la fin de la Deuxième Guerre mondiale en mai 2005. © 2005 AFP

Pourquoi le 9 mai en Russie et le 8 mai chez nous ?

Cette victoire des alliés sur l’Allemane nazie n’est pas commémorée le même jour partout. Elle n’est pas non plus synonyme de jour férié de la même façon dans tous les pays qui faisaient partie de cette alliance. En Belgique, par exemple, comme en France, la fin officielle de la Deuxième guerre mondiale est bien le 8 mai 1945. Car, en réalité, le document qui acte cette victoire a été signé à 23h01 précisément le 8 mai, au lendemain de la capitulation de l’Allemagne nazie. Mais, si on tient compte du décalage horaire, vu de Moscou, il était déjà 1h01 du matin le 9 mai quand le document a été officiellement signé. Voilà pourquoi ce décalage existe.

En Belgique, le 8 mai était considéré comme un jour férié jusqu’en 1983. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. "Il faut rappeler que la Belgique a été libérée en septembre 1944. Ce moment de la Libération a sans doute davantage marqué les esprits chez nous" expliquait Catherine Lanneau, professeure d’histoire à l’ULiège, il y a un an, au micro de Rudy Hermans. Dans notre pays, la date du 11 novembre, qui marque la signature de l’Armistice de la Première guerre mondiale en 1918, reste, lui, un jour férié et les cérémonies d’hommage et de souvenirs sont plus importantes ce jour-là.

Les préparatifs de la journée du 9 mai 2022 à Moscou (Russie).
Les préparatifs de la journée du 9 mai 2022 à Moscou (Russie). © NATALIA KOLESNIKOVA -AFP

Que va-t-il se passer ce 9 mai 2022, sur fond de guerre en Ukraine ?

Des défilés en Russie

Depuis plusieurs jours, des images nous parviennent régulièrement de Russie pour nous montrer la préparation du défilé militaire qui aura lieu au cœur de Moscou. Des images de jour ou de nuit montrant des militaires qui défilent au pas sur la place Rouge, drapeaux russes et drapeau commémoratifs rouge à la main. Les véhicules militaires qui participent à ces répétitions arborent sur leur flanc le ruban de Saint-Georges, aux rayures orange et noire. Ce symbole de la victoire de l’Armée soviétique sur l’Allemagne nazie est devenu aussi cette année un symbole de soutien à ce qu’on appelle à Moscou, "l’opération militaire spéciale" en cours en Ukraine. En clair : cela montre dans quel camp on se trouve, d’autant plus quand ce ruban est plié de façon telle qu’il forme la lettre "Z" identique à celle qu’on retrouve sur les véhicules de l’armée russe en Urkaine.

Répétition d’un défilé dans la perspective de la journée du 9 mai 2022 à Moscou (Russie).
Répétition d’un défilé dans la perspective de la journée du 9 mai 2022 à Moscou (Russie). © NATALIA KOLESNIKOVA – AFP

Des hommes et des armes

Combien de soldats russes défileront le 9 mai dans les rues de Moscou ? Aucun chiffre officiel ne circule pour l’instant. En 2015, lors du défilé du 9 mai qui a suivi les offensives de 2014 en Ukraine et la prise de contrôle de la Crimée par la Russie, 16.000 soldats avaient pris part à cette démonstration de force. Les seuls chiffres officiels donnés concernent l’ensemble de la Russie. Ils émanent du ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou cité par l’agence officielle russe TASS : "Cette année, des défilés militaires auront lieu dans 28 villes russes ". Il a ajouté que "près de 65.000 personnes, environ 2400 types d’armes et d’équipement militaires et plus de 460 avions seront mobilisés".

Le RS-24 Yars, système de missiles intercontinentaux géants, vu à Moscou le 28 avril 2022.
Le RS-24 Yars, système de missiles intercontinentaux géants, vu à Moscou le 28 avril 2022. © NATALIA KOLESNIKOVA – AFP

Un contingent "en baisse de 35%" au défilé ?

Au niveau de l’équipement qui sera exposé, il est très probable que Vladimir Poutine voudra marquer le coup. Mais en aura-t-il les moyens compte tenu des pertes enregistrées sur le front ukrainien ? Lors des répétitions, pas encore de nouveauté notoire. Le RS-24 Yars et son impressionnant lanceur ont bien foulé le sol de la place rouge à plusieurs reprises ces derniers jours mais ils avaient déjà défilé à la même occasion dans le passé. Le RS-24 Yars est un système de missiles intercontinentaux géants capables d’embarquer des têtes nucléaires.

Selon le spécialiste des questions de Défense Craig Hooper, pour le magazine Forbes, le matériel global qui sera appelé à défiler ce 9 mai sera 35% inférieur à celui présenté lors des défilés précédents. Certains équipements seraient même devenus des pièces rares selon cet analyste, comme les chars de combat T-80. Du côté des hélicoptères, on s’attend aussi à un chiffre en baisse par rapport à 2021 (15 contre 21). Au niveau des avions de combats, le chiffre de 77 appareils est cité par l’agence de presse officielle russe TASS, dont le MiG-29SMT.

L’avion de l’apocalypse ?

Mercredi 4 mai, un avion très particulier a été aussi été ressorti des hangars pour effectuer quelques tours dans le ciel moscovite : le Iliouchine II-80. Un oiseau rare surnommé "l’avion de l’apocalypse" ou "avion du jugement dernier" qui n’avait plus été vu pour une telle occasion depuis 2010. Cet aéronef très particulier a été produit fin des années 80 dans le but de servir zone de protection et de base de commandement aux autorités russes en cas d’attaque nucléaire. L’avion est décrit comme équipé d’un blindage spécial et sans hublot pour protéger les passagers en cas d’explosion nucléaire. En clair, il serait destiné à accueillir Vladimir Poutine, son entourage et son cercle d’influence dans le pire des scénarios. Si le Iliouchine II-80 participe au défilé du 9 mai, il fera partie de cette guerre de communication qui s’est intensifiée depuis le début de l’arrivée des troupes russes en Ukraine.

Le Iliouchine II-80 entouré de MiG-29 dans le ciel de Moscou, le 4 mai 2022.
Le Iliouchine II-80 entouré de MiG-29 dans le ciel de Moscou, le 4 mai 2022. © AFP or licensors

Des prisonniers au défilé ?

Des prisonniers ukrainiens, arrêtés dans le cadre de la guerre et actuellement détenus par Moscou, seront-ils forcés de défiler le 9 mai sur la place Rouge ? C’est une rumeur qui circule de plus en plus sur les réseaux sociaux depuis une publication sur la chaîne Telegram de l’ONG russe indépendante Gulagu.net ("non au goulag"), une association spécialisée dans la défense des prisonniers et la dénonciation des crimes commis dans les prisons en Russie. Ce projet viserait, selon l’ONG, à "montrer au peuple russe et au monde la force et la supériorité de l’armée russe et à démoraliser les Ukrainiens". Le site Gulagu.net précise que la décision n’aurait pas encore été prise formellement. Rien ne permet donc pour l’instant de confirmer qu’un tel scénario est réellement envisagé. Cela reste une rumeur à ce stade, qui est largement commentée sur les réseaux sociaux.

Le ministère des Transports de la république autoproclamée de Donetsk a publié cette photo sur laquelle des ouvriers remplacent les panneaux ukrainiens par des panneaux russes à Marioupol (Ukraine).
Le ministère des Transports de la république autoproclamée de Donetsk a publié cette photo sur laquelle des ouvriers remplacent les panneaux ukrainiens par des panneaux russes à Marioupol (Ukraine). © Photo : ministère des Transports de la république autoproclamée de Donetsk

Un défilé militaire russe sur le sol ukrainien ?

Une autre rumeur est largement relayée ces dernières heures sur les réseaux sociaux. La Russie préparerait un "défilé de la Victoire" au cœur de la ville dévastée de Marioupol, en Ukraine, au bord de la mer d’Azov. Cette ville pilonnée depuis des semaines, en état de siège, pourrait-elle être présentée par Moscou comme "une ville libérée" lors de cette journée de célébration et servir de vitrine à une prétendue victoire sur le terrain ?

Ce sont d’abord les services de renseignement ukrainiens (GUR) qui ont évoqué une série d’indices. Des éléments qui laisseraient croire que ce projet est bien sur la table du Kremlin. Sur la chaîne Telegram du GUR, on peut lire que le directeur adjoint de l’administration présidentielle russe, Sergueï Kirienko, est arrivé à Marioupol pour préparer ces cérémonies du 9 mai.

Autre élément : ces dernières heures, l’agence de presse APTN a pu assister à des scènes troublantes dans les rues dévastées de Marioupol. Des personnes présentées comme des "volontaires" faisaient le ménage pour, affirmaient-ils, "nettoyer la ville". Certains déblayaient les décombres à l’aide de pelleteuses ou brosses de rue. D’autres tentaient de réparer des installations électriques en bord de route, d’autres encore restauraient des monuments abîmés par les combats ou plaçaient des drapeaux russes sur des poteaux électriques. “Nous offrons notre aide dans le cadre de cette mission humanitaire de restauration des parcs et des monuments de la ville en vue du 9 mai" expliquait Denis, un "volontaire" interviewé par le journaliste d’APNT. Le but, expliquait-il, est de permettre "aux citoyens de fêter ce jour férié".

Extrait de notre 19h30 sur la situation à Marioupol :

Autre élément : ces dernières heures, l’agence de presse APTN a pu assister à des scènes troublantes dans les rues dévastées de Marioupol. Des personnes présentées comme des "volontaires" faisaient le ménage pour, affirmaient-ils, "nettoyer la ville". Certains déblayaient les décombres à l’aide de pelleteuses ou brosses de rue. D’autres tentaient de réparer des installations électriques en bord de route, d’autres encore restauraient des monuments abîmés par les combats ou plaçaient des drapeaux russes sur des poteaux électriques. “Nous offrons notre aide dans le cadre de cette mission humanitaire de restauration des parcs et des monuments de la ville en vue du 9 mai" expliquait Denis, un "volontaire" interviewé par le journaliste d’APNT. Le but, expliquait-il, est de permettre "aux citoyens de fêter ce jour férié".

Des troupes russes dans les rues de Maripoupol (Ukraine), le 12 avril 2022.
Des troupes russes dans les rues de Maripoupol (Ukraine), le 12 avril 2022. © ALEXANDER NEMENOV – AFP

Le démenti de Moscou

Le porte-parole de Vladimir Poutine, Dmitri Peskov, a réagi ce vendredi. Il dément l’organisation d’un défilé officiel, mais il précise à l’AFP : "Cette année, bien entendu, c’est impossible pour des raisons évidentes. Mais l’heure viendra où une grande célébration aura lieu là-bas". En clair, il n’est pas impossible que certaines célébrations présentées comme "spontanées" se déroulent à Marioupol sous l’œil des caméras autorisées. "Il y aura certainement des Russes, de nombreux Russes (à Marioupol)" a précisé Dmitri Peskov.

Le président russe, Vladimir Poutine, le 27 avril, à Saint-Petersbourg.
Le président russe, Vladimir Poutine, le 27 avril, à Saint-Petersbourg. © ALEXEY DANICHEV – AFP

Vers une déclaration de guerre ?

On sait également que le président russe, Vladimir Poutine, doit prononcer un discours. Mais quel en sera le contenu ? Mystère. Pour l’instant, tout n’est que spéculation. La rumeur le plus insistante évoque une éventuelle déclaration de guerre officielle de la part du président russe qui, jusqu’ici a toujours utilisé le vocabulaire de "l’opération militaire spéciale" pour parler de l’invasion en cours en Ukraine. Ce changement de narratif est une perspective qui est évoquée dans les chancelleries occidentales. Ben Wallace, le ministre britannique de la Défense, déclarait la semaine dernière à la radio LBC : "Je pense qu’il (ndlr : Vladimir Poutine) va essayer de s’écarter de son opération spéciale".

Au-delà de l’impact en termes de communication, notamment pour la population russe, une telle déclaration de guerre pourrait permettre à la Russie de lancer une mobilisation générale et donc de recruter plus de combattants.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitry Peskov, a réagi cette semaine, à propos d’une éventuelle annonce en ce sens en disant : "ce n’est pas vrai. C’est un non-sens". Mais les démentis de Moscou n’ont pas toujours été suivis des faits ces dernières semaines. La journée du 9 mai sera donc suivie de très près par les chancelleries du monde entier.

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