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Guerre en Ukraine

Guerre en Ukraine : la mer d’Azov, une zone stratégique pour la Russie

Images satellite du détroit et du pont de Kertch
21 mars 2022 à 18:023 min
Par Daphné Van Ossel

Les troupes russes continuent d’assiéger Marioupol, dans l’est de l’Ukraine. Les Ukrainiens ont refusé l’ultimatum qui exigeait la capitulation de cette ville portuaire, située sur la Mer d’Azov.

C’est cette situation qui en fait une ville stratégique. Les Russes ont déjà fait tomber le port de Berdiansk, ainsi que la ville de Melitopol, située à une vingtaine de kilomètres à peine de la mer d’Azov. Kiev a reconnu ce 19 mars avoir perdu l’accès à cette mer.

Que représente-t-elle ? En quoi est-elle stratégique ?

D’abord, dressons sa carte d’identité : la mer d’Azov s’étend sur environ 37.000 km2, soit un peu plus que la Belgique et un peu moins que la Suisse. Elle est située au Nord de la mer Noire avec laquelle elle communique via le détroit de Kertch. Elle donne donc accès à la mer Noire, elle-même reliée à la mer Méditerranée.

Quentin Vanhoof – RTBF

Relier la Crimée au Donbass

La mer d’Azov est entourée par deux pays, l’Ukraine et la Russie, qui sont censés la cogérer. Vladimir Poutine veut désormais en faire un lac russe. Si la Russie conquiert la côte occidentale ukrainienne (en opérant la jonction entre les troupes russes du Donbass, et celles venues de Crimée), elle devient le seul maître à bord, et elle relie la Crimée, annexée en 2014, à son territoire.

La mer d’Azov est fondamentale dans le projet de relier la Crimée au Donbass, dans l’idée d’avoir une sorte de continuité territoriale”, assure Nicolas Gosset, chercheur au Centre d’études de sécurité et défense de l’Institut royal supérieur de défense, spécialiste de la Russie.

En 2018, les Russes avaient déjà construit un pont, le pont de Kertch, pour “rattacher” la péninsule de Crimée à la Russie, à l’Est. “Là, en plus du pont, il y aurait cette voie terrestre qui le doublerait, complète le chercheur, du moins si les Russes parviennent vraiment à pacifier, à occuper la zone ce qui ne semble pas gagné vu la dissidence civique que l’on observe du côté ukrainien.

Valoriser la production industrielle du Donbass

La conquête de Marioupol permettrait aussi aux Russes, à long terme, de valoriser la production industrielle du Donbass, puisque c’est principalement par là qu’elle transitait (les liaisons terrestres entre le Donbass et le port ukrainien d’Odessa, sur la mer Noire, étant limitées). “Il ne faut pas oublier que le Donbass, avant 2014, représentait presque 30% de l’output industriel de l’Ukraine”, rappelle Nicolas Gosset.

Quentin Vanhoof – RTBF

Dans les faits, les Russes contrôlent déjà la mer d’Azov. Ils la verrouillent via le pont de Kertch, qui enjambe le détroit de Kertch, entre la mer d’Azov et la mer noire. Ils l’ont construit trop bas pour les navires ukrainiens, de plus gros gabarit que les navires russes qui circulent en mer d’Azov. Ils opèrent aussi de lourds contrôles, qui retardent ou immobilisent les embarcations ukrainiennes qui transportent principalement des produits sidérurgiques et métallurgiques, et du blé (et la guerre n’a évidemment pas fluidifié le trafic, au contraire). En 2018, les Russes avaient même arraisonné trois navires militaires ukrainiens.

Il s’agit donc maintenant d’annexer purement et simplement cette mer d’Azov. 

Le pont de Kertch (2018)
Le pont de Kertch (2018) Getty Images

Renforcer le lien avec la mer Caspienne

Julien Pomarède, chercheur en sciences politiques à l’ULB, voit dans cette volonté d’annexion, un autre dessein : renforcer le lien avec la Mer Caspienne. Mer d’Azov et mer Caspienne sont reliées via le fleuve Don, le canal Don Volga, et la Volga. Des navires militaires transitent déjà entre les deux mers. Cela permettrait de les faire circuler plus librement.

Quentin Vanhoof – RTBF

Jusqu’à il y a peu, explique le chercheur, cette Mer Caspienne était d’un usage stratégique très minimal, mais en 2015, elle a été très utile à la Russie qui a envoyé des missiles balistiques sur des camps de Daech en Syrie à partir de navires militaires situés en mer Caspienne.

Un navire étant toujours mouvant, il est plus difficile de le prendre pour cible, il est donc plus difficile pour l’ennemi de répliquer. “Comme le gros de la flotte russe est en mer Noire, la maîtrise de la mer d’Azov, permet de faire passer les bâtiments russes qui sont en mer Noire en mer d’Azov via le détroit de Kertch et ensuite de les faire passer par le canal Don Volga en Caspienne si besoin.”

Une puissance navale continentale

Alors qu’on a toujours dit que la Russie était une puissance continentale en l’opposant à la Grande-Bretagne, puissance maritime, elle a en fait réussi à construire une ‘puissance navale continentale. Elle est capable d’avoir des effets stratégiques à partir d’espaces maritimes qui ne sont pas des espaces maritimes classiques comme des grands océans, des mers ouvertes etc. Là, il y a une vraie évolution.

Nicolas Gosset, chercheur à l’Institut royal supérieur de défense, est lui, plus sceptique quant à ces considérations : “J’ai peur qu’on surestime l’importance que cela peut avoir”.

Pour lui, le projet de conquête de la côte occidentale de la mer d’Azov a avant tout une importance symbolique : Les Russes veulent reconstituer la “Novorossiya”, la “Nouvelle Russie”, une construction idéologique qui reprend une ancienne province russe de l’époque de Catherine la Grande. C’est quelque chose qui est très en vogue dans les milieux séparatistes du Donbass depuis 2014, et qui fait partie de la rhétorique nationaliste de Vladimir Poutine.

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