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Guerre en Ukraine : "C’est le propre des régimes dictatoriaux de réécrire l’Histoire dans leur sens"

Le président russe Vladimir Poutine et le chef de diplomatie russe Sergueï Lavrov à Genève, en juin 2021.
04 mai 2022 à 04:00Temps de lecture3 min
Par Victor de Thier

Zelensky fait valoir cet argument : comment le nazisme peut-il être présent (en Ukraine) s’il est lui-même juif ? Je peux me tromper, mais Hitler avait aussi du sang juif.

Depuis deux jours, les déclarations du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov à la télévision italienne entraînent un flot de condamnations des dirigeants du monde entier. En Israël d’abord, où les autorités ont dénoncé l’utilisation de la Shoah comme "outil politique", en Ukraine ensuite, où Zelensky a accusé Lavrov de rendre le peuple juif responsable des crimes nazis, enfin dans la plupart des pays occidentaux qui ont dénoncé des propos antisémites.

Une "fake news" - discréditée historiquement et vérifiée par le service de fact checking de la RTBF - qui a pourtant réussi à atteindre son objectif en permettant à la propagande russe de dépasser les frontières du pays.

"L’objectif est d’inverser le rapport victime – agresseur"

Par ces propos, l’objectif du ministre russe des affaires étrangères n’est autre de discréditer le président ukrainien. "C’est une phrase qui relève du sophisme", explique Laura Calabrese, professeur de sciences de l’information et de communication à l’ULB. "Il utilise un procédé rhétorique fallacieux pour inverser le rapport victime – agresseur".

Moscou a répété à maintes reprises vouloir "démilitariser" et "dénazifier" l’Ukraine pour justifier l’invasion lancée le 24 février. "Dire qu’Hitler a du sang juif revient à assimiler le président ukrainien à un génocide", explique la spécialiste.

Selon la linguiste, cette phrase s’inscrit dans un contexte plus général de manipulation des faits historiques par le discours politique, mais également dans le complotisme antisémite. Sergueï Lavrov ajoute d’ailleurs plus tard dans l’interview que "les plus grands antisémites étaient juifs".

"Il manipule l’histoire et nourrit l’idée complotiste que les juifs ont orchestré la Shoah ou participé dans l’armée nazie, produisant ainsi une énorme confusion historique", analyse Laura Calabrese.

Celle-ci critique par ailleurs le traitement médiatique de cette déclaration. "En se focalisant sur la réaction politique en Israël, les médias adoptent un cadrage géopolitique au lieu de faire une lecture raciste de propos qui s’inscrivent clairement dans la généalogie du discours antisémite".

"La mémoire historique est fondamentale"

D’un point de vue plus global, cette déclaration de Sergeï Lavrov dans un média étranger est symptomatique des discours extrémistes et de leur traitement médiatique aujourd’hui, estime Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS en sciences de la communication. "À partir du moment où les autorités russes rentrent dans cette logique de mensonges, il n’y a pas de limite, tout peut être dit, même la guerre peut être niée. Pour les journalistes en face, la recherche d’un scoop et la confusion générée par la multiplication des fake news entraînent une baisse de la vigilance", analyse-t-il.

Selon le sociologue, cela illustre également que les valeurs démocratiques ne sont jamais tout à fait établies, contrairement à ce que beaucoup d’Européens peuvent croire. "C’est le propre des régimes dictatoriaux de réécrire l’Histoire dans leur sens. C’est pourquoi la mémoire historique est fondamentale pour la préservation de la démocratie".

Et à la RTBF ?

Une interview en direct du ministre russe des Affaires étrangères serait-elle possible sur les antennes de la RTBF ? Oui, assure Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’Information et des Sports à la RTBF. "Nous avons déjà interrogé l’ambassadeur de Russie ou encore le Vice-président de la Douma dans nos émissions. Nous estimons qu’il est important de faire également entendre la voix de l’autre partie".

Il insiste en revanche sur la nécessité de recontextualiser et remettre en perspective les propos tenus par l’invité. "Si nous invitons des gens en direct et que leur discours est fallacieux, il est du devoir du journaliste de remettre en perspective ses propos, voire de l’interrompre", estime le directeur de l’Information. "Dans ce sens, le journaliste qui a réalisé l’interview de Sergueï Lavrov a commis une erreur".

Cette règle de précaution ne se cantonne d’ailleurs pas, selon lui, aux déclarations russes. "Il faut être particulièrement attentif à la communication d’un gouvernement en guerre, que ce soit l’Ukraine, la Russie ou autre".

Sur le même sujet : extrait du JT du 01/03/2022

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