Guerre en Ukraine

Guerre en Ukraine : avec les sanctions, l’économie russe a fait un bond de 15 ans en arrière

Un sosie de Lénine pose devant un restaurant McDonald’s fermé à Moscou.

© Natalia KOLESNIKOVA / AFP

Les voitures construites en Russie ne sont désormais plus dotées d’airbags ni de système ABS. Les autorités ont dû alléger les normes de sécurité, en raison de la pénurie de composants électroniques et de pièces détachées provoquée par les sanctions occidentales.

Selon l’évaluation d’un observatoire, ces sanctions ont effacé en quelques semaines 15 années de progrès économique en Russie et 30 ans d’intégration avec l’Occident. L’Institut de la Finance Internationale (IIF) prévoit que l’économie russe reculera de 15% cette année et reviendra à la taille qu’elle avait en 2007.

Les prix explosent

Au mois d’avril, les ménages russes ont dépensé 10% de moins qu’il y a un an. Et dans le même temps, les prix explosent : l’inflation annuelle a été mesurée à 17,8% en avril, un record depuis 20 ans. Les autorités russes espèrent stabiliser la hausse des prix à 15% pour l’année 2022.

Dans les commerces russes, la hausse des prix atteint des records.
Dans les commerces russes, la hausse des prix atteint des records. Natalia KOLESNIKOVA / AFP

Les Russes, qui ont un faible taux d’épargne, ont vu leur pouvoir d’achat fondre brusquement. Certains ont dû emprunter : l’endettement des ménages a atteint un niveau historique (10,6% des revenus disponibles), malgré des taux d’intérêt qui jouent au yoyo. La banque centrale a successivement fait passer son taux directeur de 10 à 20%, avant de le ramener progressivement sous les 10%.

Les multinationales s’en vont

On le voit, l’adoption des sanctions occidentales a fortement impacté l’économie et la population russes. La plupart des multinationales ont suspendu ou cessé leurs activités dans le pays. Elles ont mis leur personnel en chômage temporaire ou l’ont licencié. Les exportations se sont effondrées, à l’exception des hydrocarbures qui continuent d’alimenter le trésor de guerre russe.

Paradoxalement, les statistiques du chômage ont baissé de -0,1% en avril. Ce chiffre serait dû à "un déclin continu de la population active dans un contexte de vieillissement, ainsi que des implications du Covid-19", ainsi qu’une "fuite de la main-d’œuvre", selon la banque d’affaires russe Renaissance Capital. Les sanctions ont en effet provoqué une fuite des cerveaux : une partie des Russes les mieux formés ont quitté le pays.

Un McDo à la russe

Symbole de la rupture économique avec l’Occident, les anciens restaurants McDonald’s rouvrent ce week-end sous une nouvelle marque purement russe. L’installation en Russie du géant américain du burger au début des années 90 avait incarné l’ouverture du marché russe à l’occident après des décennies de guerre froide. Le départ de l’enseigne 30 ans plus tard signale de la même façon le retour des tensions.

L’ouverture du premier McDo russe avait provoqué de longues files d’attente, en janvier 1990.
L’ouverture du premier McDo russe avait provoqué de longues files d’attente, en janvier 1990. © Tous droits réservés

Mais c’est le secteur automobile qui souffre peut-être le plus fortement des sanctions. Les marques européennes avaient ouvert ou repris des usines d’assemblage en Russie depuis 30 ans. Elles ont brusquement mis leurs installations à l’arrêt. Renault, qui avait redressé le géant Avtovaz, a revendu ses actifs l’Etat russe.

Production automobile : -85%

Volkswagen a suspendu la production dans son usine de Kaluga depuis le 3 mars, en raison de problèmes d’approvisionnement en pièces détachées. Sans annoncer son retrait du marché russe, la marque encourage désormais ses employés d’une autre de ses usines russes à accepter une indemnité de licenciement.

Le retrait des marques étrangères et l’arrêt des livraisons des pièces détachées ont entraîné une baisse de la production automobile de 85% en avril. La vente des voitures neuves dans le pays a suivi la même chute spectaculaire, avec une dégringolade de 83%.

Nationalisme économique

Le président Vladimir Poutine assure pourtant avoir pris " décisions systémiques" qui ont permis à la Russie de "renforcer sa souveraineté économique et sa sécurité technologique et alimentaire". Il y a quelques semaines, il appelait encore les entreprises à rompre avec les technologies étrangères, et à "assurer la transition vers des équipements, des technologies, des programmes et des produits nationaux".

Un incident qui s’est produit jeudi laisse penser que ce nationalisme économique ne suffira sans doute pas. Durant une rencontre avec de jeunes entrepreneurs, Vladimir Poutine a été interpellé par un développeur de vaccins. Celui-ci s’inquiétait de "ne pas pouvoir toujours obtenir les matières premières, des matériaux, des équipements d’une importance cruciale" produits dans les pays occidentaux et "sans équivalent en Russie". Le président a concédé que la politique de contournement des sanctions occidentales, prévoyant de produire en Russie les biens jusqu’alors importés, n’était "pas la panacée". Moscou va devoir chercher ailleurs dans le monde de nouveaux partenaires commerciaux, a-t-il expliqué.

Le pire est à venir ?

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L’IIF souligne que les sanctions n’ont pas encore fait sentir tous leurs effets et que la situation pourrait encore se détériorer si les pays européens parvenaient à se passer du pétrole et du gaz russes.

L’Union européenne a prévu de réduire de 90% ses importations de pétrole dans les prochains mois, mais reste fortement dépendante du gaz russe. L’annonce de cet embargo européen sur le pétrole n’a guère impressionné à Moscou. "Il y a une demande pour cela. Nous avons des marchés alternatifs, où nous augmentons déjà les ventes", a commenté le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov.

La Russie a en effet déjà trouvé des acheteurs pour son pétrole, même si elle doit leur vendre son or noir au rabais. La hausse généralisée des prix du pétrole compense largement cette diminution.

Le vrai levier : le gaz

En revanche, des sanctions européennes contre le gaz seraient susceptibles de faire véritablement mal à la Russie, qui ne dispose pas d’autant de débouchés alternatifs que pour son pétrole. Mais les pays de l’Union européenne ne semblent pas prêts à franchir ce pas, en raison de l’effet boomerang que qu’un embargo gazier provoquerait sur leur propre économie.

En attendant, les juteux revenus de la vente des hydrocarbures permettent aux finances publiques russes d’afficher des résultats flatteurs et déconnectés de la réalité du tissu économique national. La guerre coûte cher à l’Etat russe. Mais la guerre lui rapporte dans le même temps énormément, dans la mesure où elle a provoqué une flambée des prix du pétrole et du gaz, ses principales exportations.

Déséquilibre commercial

Cette manne providentielle a porté l’excédent de la balance commerciale du pays à des niveaux records : le revenu des exportations grimpe, alors que les importations s’effondrent. Ce déséquilibre provoque un renforcement de la valeur du rouble par rapport aux autres devises.

"Compte tenu du niveau de prix qui a été établi à la suite des décisions prises par l’Occident, nous n’avons subi aucune perte budgétaire", s’est réjoui le 4 juin Sergueï Lavrov. "Au contraire, cette année, nous allons augmenter de manière significative les bénéfices tirés de l’exportation de nos ressources énergétiques."

1000 milliards de roubles

Son collègue des Finances a chiffré ce bénéfice : 1000 milliards de roubles, soit 13,7 milliards d’euros. Ces revenus supplémentaires permettront à la fois de financer la guerre en Ukraine et des hausses d’allocations pour les retraités et les familles.

Vladimir Poutine sait que sa population s’inquiète de l’impact des sanctions occidentales. Il a tenté de rassurer en annonçant une hausse des retraites, du salaire minimum et des allocations familiales de 10% dès ce mois de juin. De quoi compenser partiellement l’inflation.

Objectif atteint ?

L’Institut de la Finance Internationale se pose la question de l’efficacité de ces sanctions. Si leur objectif était de nuire à l’économie russe, "alors ces sanctions ont certainement un impact", et il devrait augmenter, estime vice-président exécutif de l’IIF, Clay Lowery. Mais il ajoute que l’expérience du passé ne démontre pas d’efficacité des sanctions pour modifier un cap politique. Autrement dit, l’IIF doute que les sanctions soient le bon outil pour pousser Vladimir Poutine à mettre fin à son agression contre l’Ukraine.

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