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Belgique

Grève et manifestation ce jeudi à Bruxelles : profs au bord de la crise de nerfs

De gauche à droite : François Papia, Maxime Cloquette et Gaëtan Mogenet.
10 févr. 2022 à 05:00 - mise à jour 10 févr. 2022 à 12:414 min
Par Africa Gordillo & Marc Sirlereau

Les professeurs – de maternelle jusque dans le supérieur – seront dans la rue ce jeudi pour exprimer leur lassitude, leur colère, leur envie de reconnaissance, leur amour d’un métier qu’ils estiment dévalorisé par les responsables politiques et, plus largement, par une partie de la société.

Quand ils parlent de revalorisation, ils ne parlent pas que d’argent mais aussi de considération. Et ils s’inquiètent ces profs pour l’avenir de leur profession et pour leurs élèves. Ils s’appellent M. Cloquette, M. Papia, M. Mogenet, M. Van Styvendael ou encore Madame Degouges. Ils ne donneront pas cours ce jeudi. Ils iront manifester.

Jérôme Van Styvendael, professeur d’histoire à l’Athénée Royal de Nivelles depuis 2003.
Jérôme Van Styvendael, professeur d’histoire à l’Athénée Royal de Nivelles depuis 2003. Marc Sirlereau – RTBF

La coupe déborde

Tous les professeurs rencontrés disent la même chose à peu de chose près : la coupe était pleine et la pandémie de coronavirus a contribué à la faire déborder. "C’est un ressenti présent depuis longtemps mais il a été exacerbé par la crise du Covid-19", souffle Jérôme Van Styvendael, professeur d’histoire à l’Athénée Royal de Nivelles depuis 2003. "C’est une accumulation et, aujourd’hui, la cocotte-minute explose. D’autres secteurs sont concernés bien sûr, comme les soignants et ils le font savoir. Nous, on a décidé de mener une action. Ça n’était plus arrivé depuis longtemps".

Pour Quentin Delsine, professeur de géographie dans le secondaire général : "Le problème était déjà là avant la pandémie. Le Covid-19 a aggravé la situation sur certains points, notamment les écarts d’apprentissage pour certains élèves. Mais des problèmes comme la vétusté des bâtiments, pour prendre cet exemple, étaient déjà là avant et ne font que s’accentuer". Quentin Delsine, professeur depuis 2004, pointe également la surcharge administrative et la taille des classes.

Et qu’on ne lui parle pas du budget étriqué de la Fédération Wallonie-Bruxelles car il rétorque : " Je peux l’entendre mais… que l’on se consacre à l’essentiel alors c’est-à-dire à de bonnes conditions d’apprentissage. Et arrêtons les effets d’annonce. Qu’il y ait des annonces le dimanche soir et que le personnel de l’école l’apprenne en même temps que la presse ça ne doit pas arriver".

"L’école est un endroit à préserver. Un monde meilleur, ça ne s’invente pas, ça se cultive et on est sous pression tout le temps", explique avec force conviction François Papia, professeur de français et d’italien de 5e et 6e au CES Saint-Vincent à Soignies et par ailleurs délégué à la CSC enseignement. "Avec la pandémie, la société a été fragilisée et l’école livrée à elle-même. J’ai quatre enfants et j’ai aussi vu ça avec eux."

Insomnie

Barbara Degouges (nom d'emprunt), elle, enseigne l’histoire à ses élèves. Cette jeune femme parle de son métier avec passion mais ne peut s’empêcher d’évoquer une liste écrite lors d’une insomnie. "La nuit de lundi à mardi, je n’arrivais pas à dormir et je ruminais. Je pensais à une de mes classes dans laquelle il y a vingt élèves. Tous rencontrent des difficultés, parfois très importantes. C’est du réel. On est dans la vraie vie. Et je me sens complètement démunie même si j’essaie de bien faire. Mais c’est au-delà de mes compétences même si j’ai quinze ans de métier. Il faudrait moins d’élèves en classe. Je devrais être secondée par des logopèdes, etc.".

On est abasourdi à la lecture du texte. Une classe de vingt élèves. Une classe hétérogène avec des élèves qui ont la niaque, d’autres qui sont gravement malades – physiquement ou psychologiquement – en passant par des jeunes en décrochage. Et aucune aide. Toutes les classes ne ressemblent certainement pas à celle-ci. Mais cette enseignante-ci est bien dans le désarroi parce que livrée à elle-même. "Où est l’aide de la Fédération Wallonie Bruxelles pour m’aider à faire face ?", s’interroge cette professeure.

Maxime Cloquette, professeur de néerlandais et d’anglais au CES Saint-Vincent à Soignies.
Maxime Cloquette, professeur de néerlandais et d’anglais au CES Saint-Vincent à Soignies. Africa Gordillo – RTBF

Pénurie

Autre témoignage, celui de Maxime Cloquette. Il enseigne le néerlandais et l’anglais en 1re, 2e et 3e années du secondaire, lui aussi au CES Saint-Vincent à Soignies. Il nous raconte que la réforme des titres et des fonctions a créé une pénurie aux effets dévastateurs : "Deux de mes collègues sont absents pour des raisons de santé et il est impossible de les remplacer parce qu’il n’y a pas de professeurs de langues disponibles. Du coup, d’autres collègues et moi-même compensons ce manque de manière bénévole".

Il nous explique cet autre cas de figure où le même cours de langue (4 heures) est donné par… quatre enseignants différents… parce qu’il n’a pas été possible de trouver un remplaçant reprenant l’intégralité du cours.

Considération

Ce qu’il ressort très clairement de ces différentes rencontres, c’est le besoin très marqué non pas d’argent mais de reconnaissance, de considération. Barbara Degouges nous explique qu’elle a rédigé sa petite note lors d’une "insomnie consécutive à une discussion avec des potes méprisants et plein de certitudes vis-à-vis des enseignants".

Ce constat est réalisé par quasi tous : "La déconsidération du métier, je l’entends depuis longtemps et ça fait mal. Il y a toujours ces histoires de longues vacances qui reviennent toujours", lance Jérôme Van Styvendael. Beaucoup n’apprécient pas non plus les remarques de certains dirigeants politiques.

Parmi toutes ces rencontres, il y a aussi Gaëtan Mogenet, professeur d’histoire-géographie dans le secondaire et représentant au SEL, le syndicat de l’enseignement de la FGTB. Lui est attaché au service public que représente l’école : "Si je vais manifester, c’est par principe ; un principe général. On nous dit que certains secteurs comme la santé ou l’enseignement sont essentiels… qu’on nous le montre alors. Je serai là aussi pour défendre le service public. Il faut le financer autrement."

Et de conclure : "On va sûrement se prendre plein de remarques… alors que l’école concerne tout le monde". Peu importe, pensent-ils... Ces enseignants-là ont décidé de manifester ce jeudi. 

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