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Gil Bartholeyns : "Chers Boulangers-pâtissiers, votre conscience morale vous sauve et vous perd"

En toutes lettres !

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17 sept. 2022 à 08:30Temps de lecture2 min
Par Gil Bartholeyns

En pleine flambée des prix de l’énergie, l’historien et écrivain Gil Bartholeyns a une pensée pour nos boulangers et pâtissiers préférés. Il leur écrit cette lettre.

Chers Boulangers-pâtissiers,

Les nuages enfin sont venus sur nos terres et la pluie avec eux pour étancher les sols brulés, ô grande soif soulagée des champs et des arbres, mais avec eux s’annoncent aussi les jours moins chauds, plus courts, bientôt glacials. Comme nous tous, vous angoissez pour la lumière et la chaleur qu’il faudra payer deux à cinq fois le prix d’avant, un tiers du salaire parfois.

Oh, mais je me trompe, chers Boulangers, chers Pâtissiers, cela fait déjà des mois que le froid a gagné vos cœurs, que les brumes estompent vos jours. Pour vous, les chauffages, les frigos, les fours nocturnes, la farine chère, c’est tous les jours. L’automne qui vient ne sera pas le premier coup porté à votre armure, à cet art qui ravit l’aube de ses arômes de beurre chaud. L’hiver qui vient, c’est pour vous le coup de grâce.

L’inflation critique, cela fait un an qu’elle frappe à vos portes. La guerre en Ukraine, ce qu’on appelle le " prix des valeurs que nous défendons ", c’est la cerise amère sur le gâteau. Vous êtes pétris de cette angoisse que ne pourront délayer ni les solutions individuelles, ni les résolutions politiques. Les pulls, la couette, éteindre, sauter un repas, ça a ses limites. Les dirigeants prennent des mesures ? À la bonne heure. Le bouclier tarifaire en France est prolongé, les chèques énergie sont d’actualité, mais ce sont nos enfants qui les payeront. Et chez nous, il existe une " consommation minimum garantie ", elle concerne les pauvres, mais qui sont, de ce mot terrible, " les pauvres " ? Et cette garantie serait étendue aux classes moyennes ? Mais qui sont, de ce mot si creux, " les classes moyennes " ? Et puis un peu partout, miracle, on va taxer les surprofits générés grâce à la crise, des mesures de solidarité connues en temps de guerre : c’est dans les tuyaux, mais pas encore dans ceux du gaz.

Après la spécialisation sanitaire, vous allez, chers Boulangers-pâtissiers, et nous aussi, devenir des spécialistes du marché de l’énergie. Le système global européen se referme comme un piège sur chaque État, et les " mécanismes " vertueux font désormais courir au péril. Car vous savez sans doute que si l’électricité produite à bas coût est si cher – l’éolien, le solaire, etc. – c’est parce que son prix a été bloqué indifféremment au kilowattheure produit par du gaz ou du charbon. Et vous savez la meilleure ? Cela parce qu’il y a dix ans, pour inciter les entreprises à investir dans le renouvelable, on a indexé son prix sur celui de l’énergie carbonée, devenue maintenant hors de prix par la conjoncture géopolitique.

Il faudrait revoir totalement, si j’ose dire, la panification de l’énergie.

Chers Boulangers-pâtissiers, je me demande si quand même, contrairement à ce qu’a dit le Premier ministre, on ne va pas nous obliger à faire l’amour dans le noir. En tout cas, pour vous, impossible de faire du pain dans l’obscurité.

Vous trouvez injuste de faire payer 5 euros le pain, mais rassurez-vous, c’est la concurrence des grandes surfaces qui vous le ferait payer. Chers Boulangers, votre conscience morale vous sauve et vous perd. Dites au Premier ministre, entouré de ses collègues du Comité de concertation, que s’il espère un gâteau pour son anniversaire en novembre, il faudrait qu’ils soient maintenant vifs comme l’éclair.

En attendant de vous revoir, demain dimanche, je vous salue chaudement,

Gil Bartholeyns

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