Dans quel monde on vit

Gil Bartholeyns : «Chère Annie Ernaux, chaque fois que j’ai cherché à dire, à comment dire, je me suis tourné vers vos livres ramassés»

22 oct. 2022 à 08:30Temps de lecture2 min
Par Gil Bartholeyns

 

Elle a reçu le prix Nobel de littérature 2022. Voilà qui méritait bien une deuxième lettre. Après celle de Blandine Rinkel en mai dernier, c’est au tour de l’historien et écrivain Gil Bartholeyns d’adresser ces quelques mots à Annie Ernaux.

Chère Annie,

permettez-moi de dire Chère Annie, car Annie Ernaux c’est le nom de votre mari d’alors, et Duchesne, votre nom dit de jeune fille, le patronyme – et on y entend le patronage, le patriarcat... Alors je préfère Chère Annie.

Des femmes ayant reçu le prix Nobel de littérature, il y en a – il y a même eu 16 avant vous et de longue date – mais aucune n’a connu comme vous, dans son pays, par ceux qui tiennent la plume et le micro et à travers les réseaux sociaux, un tombereau de méchancetés et de dénigrements envers ce que vous écrivez ou votre façon d’écrire. Pas la première femme donc, mais la première femme française. On aura tout entendu, ces jours-ci. Trahison, imposture, non-sens littéraire.

C’est une certaine idée de la littérature qui s’est dévoilée, qu’on pensait disparue. Votre vie pour sujet, d’accord, mais il fallait au moins la " romancer ", atteindre à l’universel. Or, c’est justement ce qui vous a fait écrire : les livres, écriviez-vous dans Les Armoires vides en 1974 – en soixante-quatorze, si cette lettre doit arriver jusqu’à Paris –  " il n’y a rien pour moi là-dedans sur ma situation ", " les bouquins sont muets là-dessus ". Un avortement. Un viol. Là-dessus, et sur tant d’autres expériences intimes et malheurs de classe. Vous n’alliez quand même pas les raconter dans le style de ceux qui les font subir. Balzac, Hugo, Zola écrivaient sur le peuple mais s’adressaient, dans la forme, aux gens de haute culture. Sublimes, raffinés, spectaculaires. C’était leur façon de chignoler la bonne société. Vous ne le savez que trop bien, vous qui êtes passée du monde invisibilisé de la province ouvrière à enseignante de lettres modernes. Le langage est piégé. Vous le déjouez et voilà que preuve est faite de ses manigances. On avait juste caché les perruques, on s’avance toujours des chaises. La vraie littérature serait offerte au monde par le Grand écrivain, et c’est d’évidence un homme, et un homme qui a ses lettres par naissance.

Forcément il a fait la grimace, sachant que vous refusez " le parti de l’art " pour rendre compte de la misère, que vous plaidez une " écriture plate ", neutralisée, pour dire par quel langage non seulement on se pense mais on a été pensé, c’est-à-dire assigné. Alors oui, la littérature est une science sociale, comme on disait de celle-ci qu’elle est un sport de combat. Pas littéraire, ce monde où manquent les moyens de dire son âme, où les cultivés abusent avec l’assomption du milieu, où domine la honte de soi et des siens ? Non, pas au sens des mandarins. Mais pour ce que vaut ce sens !

Car, chère Annie, chaque fois que dans ma propre vie j’ai cherché à dire, à comment dire, à rendre compte sans rendre coupable, à témoigner sans malmener, chaque fois, je me suis tourné vers vos livres ramassés, je ne m’en étais jamais rendu compte : La place ou Je ne suis pas sortie de ma nuit pour la perte d’un parent, et d’autres pour le placement historique du Je, les territoires de la mémoire, les silences bruyants.

Vous qui avez souvent écrit par lettres, je vous écris, chère Annie, dans ce français qui n’est pas non plus ma langue maternelle, je veux dire naturelle, mais celle que l’école puis l’université m’ont donnée, enfin qu’il a fallu adopter pour s’en libérer. C’est-à-dire réfléchir à ce que, dans la ligne où nous place la vie, l’écriture requiert de nous.

Avec toute mon affection,

Gil Bartholeyns

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