Belgique

Gabriel Ringlet : "Nous voyons encore trop souvent l’asile comme un problème"

Gabriel Ringlet

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29 déc. 2022 à 06:00 - mise à jour 29 déc. 2022 à 13:21Temps de lecture8 min
Par Victor de Thier

Prêtre, aumônier, journaliste, professeur, théologien, écrivain… Gabriel Ringlet a déjà emprunté de multiples chemins. Il en est sorti, aussi, pour aller au-delà des balises.

Depuis plus de 50 ans, il partage sa foi autrement. Ce samedi encore, sa célébration de Noël à Louvain-la-Neuve en compagnie de l’acteur Sam Touzani, musulman de souche et athée, affichait complet. Des idées réformistes et un vent nouveau dans une Eglise encore parfois qualifiée de rigide et identitaire.

À l’aube de l’année 2023, il jette un regard sur l’année écoulée. Ses crises et ses injustices, mais également ses notes d’optimisme et d’espoir.

Gabriel Ringlet est le 7e intervenant de nos Grands Entretiens de fin d’année.

Quel évènement vous a le plus touché en 2022 ?

Ce qui m’a le plus touché cette année, c’est la résistance des femmes iraniennes. Elle est fondamentale et dépasse très largement l’Iran. Ces femmes, rejointes par des hommes d’ailleurs, osent dire non à un système religieux innommable qui trahit sa propre tradition. Ce qu’on leur fait subir n’a en effet rien à voir avec le prescrit du Coran et la tradition de l’Islam. Ce "non" que les femmes osent proclamer en rue malgré des risques immenses, c’est plus large qu’un refus de la seule dictature iranienne. C’est un "non" à toutes les dictatures, et à tous les enfermements. Surtout lorsque ces enfermements s’appuient sur le sacré, ce qui est pour moi le sommet de l’ignoble. La religion engendre hélas parfois l’épouvante, alors que sa vocation première est de libérer et de rendre plus léger. En Iran comme lors de nombreuses guerres, on récupère la religion dans un rôle qui n’est pas du tout le sien.

L’accueil des demandeurs d’asile doit devenir une priorité absolue de l’Église, au-delà de toutes les questions relatives à l’institution.

L’année 2022 a été marquée par de nombreuses crises, qu’elles soient sanitaire, politique, économique ou migratoire. Quel rôle doit jouer l’Église dans ce contexte ?

Face à toute crise, je vois le rôle de l’Église sur deux plans. D’abord, il est important qu’il y ait une parole forte. Cette dernière doit toujours se situer du côté de l’ouverture, de l’accueil et de la libération des enfermements. Mais pour que cette parole ne soit pas uniquement quelque chose d’abstrait, il est important qu’elle se traduise concrètement sur le terrain. À propos de l’asile par exemple, il est essentiel que l’Église ose s’engager très fortement. Cela correspond d’ailleurs à sa vocation. Je rêverais que dans toutes les paroisses du monde, cet accueil devienne une priorité absolue. Que toutes les autres questions, notamment celles qui concernent l’institution elle-même, soient relativisées.

La crise de l’accueil a en effet été au centre de l’actualité cette année en Belgique. Des centaines de personnes sont encore contraintes de dormir dehors à cause de la saturation des centres d’accueil. Et ce, alors que l’État belge a déjà été condamné à plusieurs reprises pour ne pas avoir respecté ses obligations légales. Quel regard portez-vous sur cette situation ?

Il n’y aura pas de changement concret de l’accueil sur le terrain s’il n’y a pas une évolution des mentalités. Par cela, j’entends essayer de faire comprendre à nos concitoyens que l’autre est une chance, un possible, une espérance et une aide. Nous voyons encore trop souvent l’asile comme un problème. Nous avons peur parfois d’en faire trop à cause de la réaction de nos concitoyens. Or, je crois que nous devons nous engager sur ce terrain-là sans la moindre réserve et aller plus loin que ce qu’il se passe aujourd’hui. Il faut positiver cette action, montrer à quel point elle est un avantage pour nous qui sommes nés ici, que cet accueil nous grandit au lieu de nous réduire.

Préserver la nature et rendre la dignité aux exclus font partie du même mouvement.

Une autre grande crise qui a marqué l’année est celle dont souffre la planète. 2022 a été synonyme de COP, sur le climat d’abord puis sur la biodiversité. Pensez-vous que l’Église ait également un rôle à jouer dans ce domaine ?

Absolument. L’encyclique "Laudato si'" écrite en 2015 par le pape François a vraiment secoué les mentalités et a donné naissance à de très nombreuses initiatives. Ce texte reste d’ailleurs d’une brûlante actualité. Si je devais le résumer en une phrase, c’est que le cri de la Terre et le cri des pauvres se rejoignent. En d’autres termes, il n’y aura pas de réponse à la crise écologique sans justice sociale. C’est une invitation à une approche intégrale : préserver la nature et rendre la dignité aux exclus font partie du même mouvement. Je pense qu’il s’agit là d’une position claire, stimulante, et je remarque qu’à travers le monde, dans notre pays et dans toute une série de paroisses, "Laudato si'" a été le document le plus lu, le plus vulgarisé et le plus travaillé au cours de ces dernières années. C’est aussi peut-être sur ce terrain-là qu’il y a eu le plus d’actions concrètes qui ont été menées localement. La parole forte traduite par des actes dont on parlait précédemment, c’est un peu ce qu’il se passe ici avec "Laudato si'".

Il y a dix ans, vous pointiez du doigt le "cléricalisme" et le "repli" identitaire de l’Église. Comment trouvez-vous qu’elle a évolué depuis ?

Les affaires de pédophilie, qui ont ébranlé l’Église catholique sur ses bases les plus essentielles, l’ont rendue plus modeste. Ce qu’il s’est passé est évidemment gravissime, mais je vois bien depuis quelques années que les responsables d’Église s’expriment avec plus de sobriété, même s’il reste encore beaucoup de chemin pour que l’institution ose vraiment se décléricaliser. Cela se joue sur plusieurs terrains.

C’est d’abord une question de style, de manière d’être. Je voudrais que les prêtres s’habillent comme tout le monde en dehors des célébrations, qu’ils exercent un métier comme tout le monde – même à temps plein – c’est tout à fait combinable. Cela peut paraître des détails mais ça ne l’est pas. Il faudrait également que les femmes puissent avoir des responsabilités et devenir prêtres. Il ne faut pas se tromper de sacré, le placer où il n’a pas lieu d’être. Cette crise de la pédophilie a révélé ce que le "faux sacré" pouvait avoir de terrible.

Cette évolution passe aussi par un élargissement des fonctions à toutes celles et ceux qui ne sont pas prêtres ou qui ne sont pas pasteurs. C’est pour cela que nous avons lancé l’École des rites. Pour montrer que, de la naissance jusqu’à la mort, "monsieur et madame tout le monde" peuvent être appelés à pratiquer des rites, à poser des gestes symboliques forts et à devenir célébrants.

Un dernier élément concerne le langage. Il est parfois lui-même trop clérical, particulièrement le langage liturgique. Il est nécessaire de trouver un langage plus symbolique, plus artistique, littéraire et poétique. C’est pourquoi il est intéressant de faire appel à des artistes et des créateurs d’imaginaire pour le renouveler.

L’Église a évidemment le droit de poser des balises, mais elle doit aussi reconnaître la qualité des balises de l’autre et ouvrir le débat.

Les églises se vident, l’année 2022 a vu une nouvelle hausse importante du nombre d’apostasies… Il semble en effet que le discours de l’Église traditionnelle parle à de moins en moins de personnes.

Il y a de nombreux éléments à prendre en compte concernant la désertion des églises, mais j’aimerais en pointer deux.

Premièrement, je pense que le temps où l’Église dictait ses règles sur les grands enjeux de foi (croire en la résurrection, l’au-delà…), comme sur les grands enjeux de morale (l’euthanasie, l’avortement…), est totalement révolu. Et c’est heureux. Nos contemporains, y compris des catholiques pratiquants d’un certain âge, n’acceptent plus ce diktat. Ils veulent à présent une foi personnelle, critique. Si l’Église ne s’ouvre pas au débat jusque sur les questions les plus essentielles comme la résurrection, elle verra les gens la quitter. Elle a évidemment le droit de poser des balises, mais elle doit aussi reconnaître la qualité des balises de l’autre. Je pense qu’elle serait alors plus respectée.

Deuxièmement, quand le rituel devient ritualisme – c’est-à-dire quand on ne comprend plus ce qu’il se raconte dans une célébration – on abandonne. C’est pourquoi au sein de mon prieuré nous tentons de combiner trois choses : l’Évangile, l’actualité et l’imaginaire, le dernier servant de liant entre les deux premiers. Nous nous rendons compte que le public est très en attente de cela.

En ce qui concerne l’apostasie, autrement dit l’abandon de la foi (NDLR : qui se traduit notamment chez les catholiques par la débaptisation), j’aime à penser que derrière cette décision, il y a un appel, une volonté d’emprunter un autre chemin plus ouvert, plus critique. Oser dire qu’il est sain de douter. Il n’y a pas nécessairement de contradiction entre la hausse du nombre d’apostasies et une grande aspiration spirituelle de la part de cette génération.

À côté de la baisse des pratiques religieuses, il y a un renforcement des aspirations spirituelles.

Êtes-vous optimiste, pessimiste ou réaliste pour l’avenir ?

Je suis à la fois optimiste et pessimiste. Pessimiste devant ce que le penseur Olivier Roy appelle "l’aplatissement du monde". Cette expression m’a beaucoup touché. Ce chercheur estime qu’il y a aujourd’hui des identités pauvres, autrement dit des personnes sans réelle croyance, dans un monde où tout devient la norme. Je n’appelle pas à l’inverse à des identités fortes, qui peuvent être très dangereuses, mais je pense qu’il faut inventer un nouveau chemin que j’appelle" l’identité chantante". Oser dire d’où l’on vient et vers où l’on va mais de manière "non-enfermante". Pessimiste aussi quand je vois la menace de la famine dans le monde, dont on ne parle pas beaucoup alors qu’elle concerne des centaines de millions de personnes. Or, nourrir celui qui a faim est un impératif essentiel au-delà de toute idéologie.

Mais optimiste malgré tout devant le combat que mène un certain nombre de jeunes, notamment du côté de la défense de la planète. Optimiste aussi quand je lis l’accord de la COP15 à Montréal sur la préservation des territoires. Optimiste toujours quand je lis les conclusions de la commission sur le Capitole à Washington qui a enquêté sur Donald Trump. Le travail remarquable qu’a fait cette commission ose dire quelque chose à la face du monde. Optimiste, enfin, quand je vois qu’à côté de la baisse des pratiques religieuses, il y a un renforcement des aspirations spirituelles. Ce besoin de souffle est très encourageant. Je crois qu’il y a beaucoup de gens qui ont envie de faire grandir leurs ressources intérieures.

Par ailleurs, les différentes crises successives nous poussent peut-être à nous diriger vers une certaine sobriété, une "sobriété heureuse" pour reprendre les mots du pape François. Ça, cela me semble réaliste. Une synthèse entre optimisme et pessimisme.

Si vous aviez un vœu à formuler pour 2023, ce serait lequel ?

Pour formuler ce vœu, je pense à une disparition qui m’a beaucoup touché fin 2022. Celle du poète Christian Bobin. Tout au long de son œuvre il a réussi à raconter la grandeur de la vie dans les choses les plus simples. Une sorte de François d’Assise laïc, si j’ose dire. Mon vœu serait donc qu’en 2023, chacune et chacun de nous, devienne le poète de sa propre existence. Retrouver la poésie de notre enfance. Dans nos parcours individuels, dans nos vies professionnelles, donner un souffle poétique à notre humanité, ça ne peut que la faire grandir et la pousser à résister.

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