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Littérature

“Furies” : une odyssée littéraire au bout de l'enfer

“Furies” : une odyssée littéraire au bout de l'enfer
18 déc. 2021 à 10:082 min
Par Adrien Corbeel

Dans son premier roman, Julie Ruocco entrecroise les chemins de deux personnages confrontés à la barbarie humaine.

Qu'il est troublant ce récit qui nous fait ressentir l'horreur de la guerre civile en Syrie avec une authenticité et une puissance égale à celles des témoignages des personnes l'ayant vécu. Troublant, parce que le territoire où le roman prend ses racines — la frontière turco-syrienne — est une zone où l'écrivaine française n'a jamais mis les pieds. Du propre aveu de Julie Ruocco, "Furies" s'est écrit depuis chez elle, en Belgique, grâce à de multiples recherches en ligne. Difficile de croire que ce premier roman, crédible et tourbillonnant, qui réfléchit, décortique et évoque le conflit dans toute sa tragédie, n'est pas le fruit de l'expérience directe de son autrice.

Pour nous emmener dans ce territoire où elle n'est jamais allée physiquement, Julie Ruocco nous présente d'abord un personnage qui n'a rien à faire dans ce conflit. Archéologue de formation devenue trafiquantes d'antiquités, Bérénice débarque à la frontière syrienne avec une désinvolture presque révoltante, ses mouvements et ses décisions menées uniquement par un objectif : récupérer quelques pièces archéologiques. Mais une déflagration plus tard, là voilà hors de sa route, rattrapée par la réalité du conflit, sa vie entremêlée à celle d'une autre. Propulsé par cette explosion, le roman nous précipite ensuite dans l'enfer de son deuxième personnage principal, Asim, surnommé le "pompier syrien", devenu fossoyeur dans une ville qui n'est plus que cendres.

C'est dans sa description d'une vie à laquelle tout espoir a été arraché que le roman frappe le plus fort. Il faut lire sa manière d'évoquer l'enfer syrien, ses mots posés sur un quotidien où la mort et la douleur se distribuent sans relâche. “Ça continuerait jusqu'au bout de la nuit, jusqu'à ce qu'il ne subsiste plus rien dans ce pays que la résignation des abattoirs, le silence des cimetières”, peut-on lire au détour d'un paragraphe. Le sang et les larmes sont partout, racontés à grand renfort de phrases perçantes et vertigineuses. Parfois, le roman pèche par ses excès stylistiques qui viennent jusqu'à envahir les dialogues, trop solennels pour être naturels. On sent que derrière chaque mot il y a une volonté de la part de l'écrivaine de créer du sens, d'établir une réflexion et des sensations sur ce désastre, de répudier la guerre sous toutes ces formes. Face à l'Histoire qui n'a de cesse de se répéter, de civilisation en civilisation, de l'antiquité à aujourd'hui, "Furies" est comme un grand cri de rage. 

Mais à l'intérieur de ce récit accablé subsistent quelques personnes dont les actes laissent un peu d'espoir. C'est à elles, à ces hommes et surtout à ces femmes qui se battent pour leur droit, que le roman rend hommage, donnant un écho à leurs combats et à leur vie. Comme sa protagoniste, Julie Ruocco se fait en quelque sorte porte-parole de leurs voix. Sa légitimité à endosser un tel rôle mérite sans doute discussion, mais la puissance de sa prose fait beaucoup pour nous convaincre de la pertinence de sa démarche.

"Furies" de Julie Ruocco, Actes Sud, 288 pages.

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