RTBFPasser au contenu
Rechercher

Fuir le Soudan à 14 ans : le long et terrible périple de Nordin jusqu’en Belgique

Loading...
30 déc. 2021 à 17:13 - mise à jour 31 déc. 2021 à 05:20Temps de lecture5 min
Par Marianne Klaric et Aurélie Fogli

"Je m’appelle Nordin. J’ai 18 ans et je suis en Belgique depuis 3 ans. Je viens du Soudan."

Il est assis, face à nous, et il nous raconte. Comme des milliers d’autres, il a fui son pays, le Soudan, alors en guerre. Avec sa famille, Nordin est déplacé dans un camp de réfugiés, dans son pays. "Avant la guerre, on vivait normalement, il n’y avait pas de problème. Mais on a dû quitter notre quartier et on s’est retrouvé dans un camp. Là-bas, c’était de plus en plus difficile, pour la nourriture, pour la vie quotidienne…"

Je ne peux pas parler de la Libye, c’est trop difficile

Alors, avec son frère, Nordin décide de quitter le Soudan. Il a 14 ans. Commence un long périple, classique, direction la Libye. En Libye, il reste un peu moins de deux ans. Mais c’est invivable : "Je ne peux pas parler de la Libye, c’est trop difficile. Ce n’était pas normal ce qui se passait là-bas, c’était insupportable. J’avais très peur du voyage, mais j’ai décidé de quitter le camp de Libye."


►►► À lire aussi : Au Soudan, trois manifestants ont été tués par des balles des forces de sécurité


Son frère lui arrange le coup. Avec des passeurs. Nordin tente sa chance. Son frère reste en Libye. A peine sorti de l’enfance, le voilà au milieu de centaines de candidats à la traversée pour l’Europe, dans ce qu’il appelle "la salle d’attente".

"On a payé les passeurs. On a attendu quatre mois avant de partir. On avait à peine à manger. Un morceau de baguette par jour."

Commence alors le terrible voyage, cent fois raconté.

 

Risquer la mort pour vivre comme les Européens

"On est parti à minuit pour la traversée. On est resté en mer jusqu’au lendemain 13 heures. Notre bateau était percé. On est tombé dans l’eau. 13 personnes sont mortes. Elles ne savaient pas nager. Heureusement, il y avait un hélicoptère, ils sont venus pour nous aider. Je n’oublierai jamais. Je leur dis merci."

Les secouristes sont italiens. "On est monté dans un grand bateau. C’était le meilleur moment pour nous. Si l’hélicoptère était arrivé une demi-heure plus tard, on serait morts. Ce n’est pas facile de traverser la Méditerranée."

Vous savez, si on fait tout ça, c’est pour vivre comme vous

Nordin dit qu’il a pris le risque de mourir en Méditerranée, pour pouvoir vivre une vie normale en Europe. "Vous savez, si on fait tout ça, c’est pour vivre comme vous, ici en Europe, pour avoir une vie correcte."

"En Italie, je me suis retrouvé de nouveau dans un camp. On ne pouvait pas sortir. Des familles venaient chercher des mineurs, comme moi. Mais moi, je ne voulais pas rester en Italie. J’avais des amis en France. Ils m’ont dit : viens, on va t’aider."


►►► À lire aussi : Tirs de grenades lacrymogènes alors que des milliers de Soudanais manifestent


Mais le camp est gardé et on ne peut pas en sortir comme ça. Nordin n’a pas de téléphone. Il n’arrive pas à entrer en contact avec ses amis déjà en France. Ou très occasionnellement, quand un autre veut bien lui prêter le sien.

A 16 ans, drôle de voyage en Italie

Avec quelques autres, Nordin qui n’a encore que 16 ans, parvient à s’enfuir en pleine nuit. Ils vont à la gare. Lui prend un train pour Milan, puis encore d’autres trains, mais il a oublié pour quelles destinations. Là, quelque part, aux confins de l’Italie, il attend le bon moment.

"Ça nous a pris six mois pour passer la frontière française. On a dû s’y reprendre à plusieurs fois. Ce n’était pas facile, il y avait des gardes. On a essayé à pied, en train. Mais on était toujours fouillé à frontière. Un jour, j’ai réussi. Les gardes ne m’ont pas vu. Je me cachais et je suis finalement arrivé en France."

Depuis la France, l’objectif, c’est l’Angleterre

"Quand je suis arrivé en France, j’étais perdu. Je ne connaissais rien dans ce pays. Mes amis m’ont dit : nous, on va en Angleterre, si tu veux essayer avec nous, tu peux. On a essayé. Eux, ils ont eu de la chance. Ils sont arrivés en Angleterre. Moi je suis resté en France. Je n’ai pas réussi malgré plusieurs essais. Je me suis retrouvé seul et je ne savais pas quoi faire."

Il essaye une dernière fois, c’est encore l’échec, alors… " Je suis tombé sur quelqu’un qui m’a dit qu’il voulait aller en Belgique. Il m’a dit qu’il avait des amis là-bas et qu’on pouvait passer facilement en Angleterre depuis la Belgique."

Finalement j’ai décidé d’essayer de monter dans un camion, une dernière fois avec mon ami.

Arrivé en Belgique, il essaye d’embarquer, à nouveau pour la Grande Bretagne.

"La police belge nous arrêtait toujours. Finalement j’ai décidé d’essayer de monter dans un camion, une dernière fois avec mon ami. La police nous a arrêtés. Lui avait plus que 18 ans et moi, moins. Lui a été amené dans un centre, moi dans un autre. Pour moi, c’était différent, la vie était plus calme. Je me suis dit, si je reste, je pourrai avoir une vie tranquille en Belgique. Je me suis dit que j’allais essayer de rester. J’ai parlé à des travailleurs du centre. Je leur ai dit que je voulais rester. L’assistant m’a dit : tu es mineur, ça va aller."

Destination finale : la Belgique

Nordin est amené à l’hôpital pour des examens osseux. Il n’a pas menti : il est bien mineur. Il demande l’asile. Aujourd’hui il a ses papiers.

Comment a-t-il trouvé la force de résister ? " C’est l’espoir qui fait tenir, nous dit-il, il faut penser à l’après."

J’ai beaucoup vécu dans la rue

Pendant des mois, quand il essayait de passer en Angleterre, il a vécu dans la rue. "On dormait dans la gare, la police te faisait sortir alors tu allais dormir dans la rue. J’ai beaucoup vécu dans la rue. Il y avait des organisations qui nous aidaient. Ils venaient te chercher, donnaient des repas, des couvertures. C’était difficile, mais il y avait ces gens qui nous aidaient."

Comme beaucoup de candidats à l’exil, Nordin ne pensait pas vivre ça. Il croyait que la vie ici était facile. "Je m’imaginais que je pourrais aller à l’école. Au Soudan, je ne pouvais plus y aller. Je pensais que plus tard, j’aurais une maison, une famille, comme tout le monde."


►►► À lire aussi : Soudan : le bilan de l’effondrement d’une mine d’or dans le sud du pays grimpe à 38 morts


Maintenant qu’il a ses papiers, tout a changé. Il a pu quitter le centre Fedasil, où ils étaient quatre par chambre. Il a sa propre chambre, qu’il loue dans une maison. Il étudie l’informatique. Il veut en faire son métier. Il s’habitue doucement à la société belge, si différente de celle qu’il a connue. Il apprend le français. Il se débrouille plus que bien.

Et quand on lui parle de son avenir, il sourit. Il trouve qu’il a été courageux. Il a créé une chaîne YouTube, pour les autres réfugiés, pour leur donner du courage. Sa famille ? Il leur parle de temps en temps, quand ils ont internet. Son frère veut retourner au Soudan depuis la Libye, puisque le régime a changé. Lui ? Il ira en visite. Mais il veut rester en Belgique. A 18 ans, il a la vie devant lui.

Soudan : tirs de gaz lacrymogènes lors d'une manifestation anti-putsch à Khartoum-Nord (31/12)

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Sur le même sujet

À la frontière franco-britannique, la France veut dissuader les migrants de traverser la manche depuis 30 ans, selon un rapport

Monde Europe

Des milliers de Soudanais manifestent contre le pouvoir militaire

Articles recommandés pour vous