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Frédéric Boyer : "Prendre soin de l'autre devrait être l'étincelle même de toute communauté"

Frédéric Boyer : "Prendre soin de l'autre devrait être l'étincelle même de toute communauté"
08 mai 2020 à 08:35 - mise à jour 08 mai 2020 à 08:35Temps de lecture4 min
Par Guillaume Keppenne

En cette période de distanciation sociale, nos peaux aussi vivent en quarantaine. Comment faire lien en commun lorsqu’on ne peut même plus se toucher ? L’écrivain Frédéric Boyer et le philosophe Jean-Luc Nancy tirent le portrait d’un monde fragile.

Cette crise sanitaire a interrompu nos routines embrumées. C’est comme si nous avions oublié, l’histoire d’un long instant que nous étions là, mortels. " Si nous sommes présents au monde, on oublie souvent que notre présence n’est que passage " nous rappelle l’écrivain Frédéric Boyer dans un superbe texte intitulé " Sic transit gloria mundi " – Ainsi passe la gloire du monde – publié chez Gallimard. La vie est aussi féroce, nous dit-il, on avait tendance à l’oublier. Cette crise nous a donc confrontés à nos propres oublis, nos propres errements. Il s’étonne de la facilité avec laquelle cette période nous a permis d’oublier nos différences, pour s’unir contre le virus. Mais les inégalités sont également exacerbées et reviennent à nos consciences endormies.

Nous tous humains, et donc vulnérables. Cette fragilité de nos existences c’est ce qui fait la musicalité de la vie, son rythme, nous explique l’écrivain. " Et la musique comme la vie est faite de sons et de silences, de disparitions du son dans le silence, c’est notre chair musicale que nous réapprenons dans des conditions comme celles-là. Il faut l’accepter et adhérer ainsi à une musique faite de présences et d’absences, une poétique de la disparition et de l’apparition des êtres et de choses. "

Trop Humains

Depuis des temps immémoriaux, l’Homme tente de posséder la vie alors que c’est elle qui nous possède. Pour le philosophe Jean-Luc Nancy nous ne sommes ni surhumains ni transhumains. Mais dans la société hypertechnique dans laquelle nous vivons, les velléités transhumanistes sont légion. " L’homme moderne est en train de penser qu’il doit aller au-delà de lui-même car ce qu’il fait est humain, trop humain. " Nous refusons notre finitude. Jean-Luc Nancy est catégorique, il nous faut réapprendre à vivre, à comprendre que la vie fait partie de la mort. " L’interruption définitive qu’est la mort, ne signifie pas que la vie est absurde. C’est dans cet inachèvement infini que la finitude prend tout son sens "

Selon le philosophe, ce que la crise du virus nous révèle, c’est toute une civilisation qui ne cesse de se découvrir fragile. Nous serions fragiles de notre propre force, des colosses aux pieds d’argiles. Nous maîtrisons des sciences et des techniques capables de réduire l’univers entier à des calculs. Pourtant nous sommes aussi très faibles, car notre société est incapable de se donner sa propre finalité. Jean-Luc Nancy tenait déjà ce discours avant l’arrivée du coronavirus. Et il est à craindre, dit-il, que les problèmes écologiques ne ressortent avec encore plus d’acuité à la fin de la crise sanitaire.

Dans son dernier texte, Frédéric Boyer nous explique qu’il faut prendre notre vulnérabilité politiquement au sérieux. Pour ce faire, il nous rappelle que la tâche première d’une communauté politique – de nous tous donc – est de prendre soin les uns des autres. Nous devons créer du commun, " le prendre soin de l’autre devrait être l’étincelle même de toute communauté. " La force du lien commun serait donc d’être conscient de la faiblesse de chacun, pour mieux agir ensemble.

Jusqu’où peut-on aller pour protéger la vie sans détruire ce qui fait le sel de la vie ?

Toucher les corps

Mais comment agir ensemble en l’absence du toucher ? Jean-Luc Nancy, pointe le fait que " nous nous trouvons actuellement dans une impossibilité de toucher qui remet en avant le sens et l’importance même du toucher. " Ce qui interdit le toucher, le rendrait en quelque sorte sacré. Sacré car toucher l’autre c’est toujours être au bord de la blessure, nous dit le philosophe.

Des gestes aussi anodins que l’accolade, le serrage de main ou se faire la bise prennent aujourd’hui toute leur valeur. Ils témoignent de l’importance quotidienne de notre rapport les uns aux autres.

Pour Jean-Luc Nancy, ce que nos corps nous disent en ce moment, c’est le désir de toucher l’autre. Mais les conditions requises pour pouvoir se toucher, la possibilité de la contagion, nous mettent face au véritable enjeu du toucher en ces temps de crise. Nous pensons donc mieux à tout ce qu’impliquent nos rapports les uns avec les autres, de la simple cérémonie jusqu’à l’acte érotique. " Mais même si on ne serre pas les mains, on s’incline à la japonaise. Nos corps sont là pour se manifester les uns aux autres. Chaque présence de corps est une venue, une façon de venir vers l’autre. "

Dans son dernier essai " La peau fragile du monde " (Galilée), Jean-Luc Nancy nous explique que la peau pourrait être la plus apte à nous éclairer sur le monde des Hommes. La peau, nous dit-il, c’est notre être au dehors, c’est la forme entière d’un corps, avec ses traits, ses rides, toute son augure, la peau c’est comment nous faisons partie du monde. " Partout c’est la peau que je regarde, je regarde les étoiles et il y a cette étrange proximité du lointain incroyable des étoiles. Et qu’est-ce que la vue ? Une forme du toucher… Nous touchons avec les yeux. Il y a un énorme contact permanent de chacun avec la totalité du monde. "

Nos peaux confinées sont mises entre-parenthèses, mais le toucher, lui, ne s’est pas complètement étiolé. Par ailleurs dans le monde du soin, le rapport à la peau est essentiel, beaucoup plus vif, nous dit Frédéric Boyer. " La question que j’entends dans cette situation exceptionnelle, c’est jusqu’où peut-on aller pour protéger la vie sans détruire ce qui fait le sel de la vie ? Les échanges, le toucher, la chaleur, la convivialité… Tout ce qui rend la vie excitante dans ses excès. " L’écrivain nous invite à profiter de ce moment de solitude pour penser à l’après. " Construisons, créons en nous ce que nous allons vivre demain, parce que c’est aussi cela le sens de la fête. "

Frédéric Boyer est un écrivain et traducteur français, son dernier texte s’intitule " Sic transit gloria mundi " (Tracts de crise/ Gallimard). Jean-Luc Nancy est philosophe, il signe " La peau fragile du monde " (Galilée). Ils étaient les invités de Pascal Claude le dimanche 26 avril sur La Première.

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