RTBFPasser au contenu

Belgique

"Francken n'est pas un fasciste mais quelqu'un qui va trop loin", pour Marc Reynebeau

L'historien flamand Marc Reynebeau était l'invité du Grand Oral La Première - Le Soir, ce samedi
18 oct. 2014 à 10:436 min
Par Jean-François Herbecq

Quelle folle semaine ! Comment comprendre les différences d’appréciation entre les Flamands et les francophones sur la collaboration, l’immigration, la N-VA ? Des jeux politiques uniquement ? Ou l’histoire a-t-elle sa part d’explication ? Qu’est–ce que le Mouvement flamand, le nationalisme flamand, qui est ce Bob Maes célébré par le nouveau secrétaire d’état à l’asile et l’immigration Théo Francken ? Et qu’est–ce qui reste de ce passé "collabo" dans le parti de Bart De Wever aujourd’hui ?

Le Grand Oral a recouru aux lumières de Marc Reynebeau, historien (auteur de "L’histoire de Belgique" ) et journaliste au Standaard. "La N-VA a pris ses distances par rapport à cette tradition classique du nationalisme flamand . Bart De wever a toujours dit qu’il ne veut rien avoir à faire avec cette frange du nationalisme flamand. Néanmoins il y a eu dans le cœur de la N-VA, dans ses racines historiques, cette droite classique nationaliste ".

La N-VA a-t-elle oui ou non pris ses distances avec la collaboration ?

Il faut savoir qu’en Flandre il a fallu un demi-siècle avant que le mouvement flamand prenne ses distances avec la collaboration. C’est en l’an 2000 au pèlerinage de l’Yser- qui est un peu la haute messe du nationalisme flamand- qu’il y a eu un moment crucial, une proclamation d’un historien flamingant qui a déclaré que c’était une erreur de collaborer avec le fascisme allemand et que le mouvement flamand déplore cette décision de collaboration. Mais c’était donc en l’an 2000 c’est-à-dire plus qu’un demi-siècle après la guerre.

Cela veut-il dire que la N-VA a aussi pris ses distances ? Les propos de Jan Jambon sur la collaboration pourraient laisser croire qu’il y a toujours cette compréhension à l’égard de la collaboration ?

La N-VA a pris ses distances par rapport à cette tradition classique du nationalisme flamand . Bart De Wever a toujours dit qu’il ne veut rien avoir à faire avec cette frange du nationalisme flamand. Néanmoins il y a eu dans le cœur de la N-VA, dans ses racines historiques, cette droite classique nationaliste

Pourquoi à votre avis Bart De Wever a-t-il placé des hommes comme Jan Jambon et Theo Francken alors qu’on savait que les images du passé allaient revenir dont celle de cette participation de Jan Jambon au Sint-Maartensfonds ? Il le fait parce que cette partie-là du mouvement flamand lui est nécessaire et qu’il ne peut la snober ?

Il y a plusieurs raisons, dont des raisons très pragmatiques. Jan Jambon est un ancien du nationalisme flamand, toujours très proche de De Wever et qui était quand même chef de groupe à la Chambre depuis des années. Il y a aussi le problème des équilibres régionaux. Il fallait quelqu’un du Brabant flamand et là c’est Theo Francken. C’est un homme connu du grand public et qui a quand même une certaine adhésion au sein du parti. Mais ce sont effectivement deux politiciens à risques.

A propos de Jan Jambon, Il y a un élément que l’on a oublié lorsqu’on parle de cette fameuse réunion du Sint-Maartensfonds en 2001 à laquelle il a participé. Etait présent aussi un ministre flamand Johan Sauwens et qui a dû démissionner. A cette époque Johan Sauwens a expliqué dans la presse – on peut le lire dans Het Nieuwsblad de l’époque - qu’il avait quitté la réunion quand Jan Jambon a prononcé son discours. 

Jambon explique aujourd’hui qu’il était venu comme président du Vlaams Volksbeweging, qui est un de ces groupes nationalistes, pour mobiliser des gens pour une autre manifestation. Que dit Sauwens ? ‘’J’ai quitté la réunion parce que Jan Jambon protestait contre la proclamation qui avait eu lieu l’année précédente au pèlerinage de l’Yser ". Or qu’est-ce qu’il fait en protestant contre cette proclamation ? Hé bien il défend la collaboration.

Donc il trouvait que c’était une mauvaise idée pour le mouvement flamand de prendre ses distances par rapport à la collaboration ?

Je ne connais pas le texte du discours qu’il a tenu, mais la source c’est Johan Sauwens

Est-ce que ça veut dire que lorsque Jambon a condamné la collaboration mardi soir, il n’en pensait pas un mot ?

Je pense qu’il y a une certaine naïveté là-dedans. En fait dans La Libre il dit " je ne veux pas en parler parce que c’est une vieille histoire et je n’ai pas d’opinion là-dessus. Mais en fait on sait qu’il a des opinions là-dessus !

Donc vous nous dites que Jan Jambon continue à avoir une forme de sympathie pour des gens qui ont défendu des idées d’extrême droite. Est-ce que Laurette Onkelinx et Benoît Lutgen exagèrent quand ils disent qu’on entend des bruits de bottes au sein du gouvernement ?

Je crois que c’était très normal, dans le passé, d’avoir ces positionnements, ces propos- là. Mais ça devient délicat au moment où ils entrent dans un gouvernement fédéral et surtout pour Théo Francken. C’est un secrétaire d’état qui a un pouvoir discrétionnaire. Lui personnellement va devoir juger sur des dossiers individuels de régularisation ou pas. Quand on sait qu’il a émis des doutes sur la valeur ajoutée de la diaspora marocaine … quand ce secrétaire d’état aura un dossier d’un sans-papier congolais, est-ce qu’il va dire c’est quelqu’un sans valeur ajoutée ? Il y a un doute. Il doit faire très attention à ce qu’il dit parce qu’il y a un doute , un manque de crédibilité …

Quelle est l’espérance de vie de ce gouvernement ?

"Je crois – mais on dit ça de tout gouvernement ou de toute coalition, qu’il y a beaucoup de risques. Un des problèmes qui s’est déjà montré, c’est la cohésion de la coalition … Ca veut dire qu’il y a un parti qui est neuf sur le plan fédéral

C’est lui le maillon faible ?

C’est probablement un des maillons faibles, d’abord, par son casting : un Francken, ce n’est pas un fasciste mais c’est un provocateur qui a toujours, un peu, cette mentalité estudiantine, une certaine liberté d’esprit qui va, probablement souvent, trop loin.

C'est-à-dire qu’on doit s’attendre à d’autres événements ?

Il y aura d’autres gaffes, d’autres déclarations qui ont été faites par le passé et qui vont sortir. En plus, il ne faut pas sous-estimer la ténacité de la N-VA sur le plan budgétaire et économique. Ça veut dire que le CD&V est maintenant dans le rôle d’être ceux de gauche, dans ce gouvernement-là. Et ça va continuer, enfin, on connaît déjà les commentaires … Il y a une certaine ardeur dans cette vision, surtout socio-économique, de la N-VA qui est partagée en quelque sorte par les libéraux : il faut d’abord sortir tous ces fainéants du système social, tous ces profiteurs … Il y a donc cette vision qui ne part pas de la solidarité sociale mais qui part du fait que nous, nous sommes généreux comme société et y a toujours des gens dont il faut se méfier.

Quelle est l’image de Charles Michel en Flandre ?

Il a une image très positive maintenant, j’ai l’impression qu’il s’est bien aménagé en se présentant comme le Premier ministre de tout le pays. Aussi parce que son avantage c’est qu’il parle un néerlandais dont beaucoup de Néerlandophones devraient être jaloux

Carrément ?

Il est ouvert … Il y avait chez son père une certaine rigidité qu’on ne voit pas chez le fils. Il est jeune, il a un certain dynamisme, un certain volontariat et aussi une certaine ouverture vers les critiques … Ca m’a surpris, aussi, dans la discussion au Parlement, mais aussi dans des interviews qu’il avoue qu’il y a des risques, que tout n’est pas calculé, que quand même certains secteurs peuvent poser problème. Et il a aussi apparemment compris que les problèmes Jambon et Francken étaient un vrai problème aussi en Flandre. Jusqu’à maintenant, il a pu gérer ça et cela a aussi contribué à cette vision, - parce qu’on avait toujours l’idée que le vrai 1er Ministre serait à la Mairie à Anvers -, qu’il a quand même, les choses en mains. Et il aura une sympathie. 

S’il avait vraiment les choses en main, n’aurait-il pas poussé Theo Franken plutôt à démissionner ? Est-ce que le fait qu’on s’en soit limité, finalement, à ces excuses qu’il a dû lire, n’est pas la preuve qu’il n’a pas tout à fait la main, justement dans ce gouvernement ?

C’est 22 secondes d’excuses, hein ! Donner sa démission, aurait déjà été avoué l’échec. Et on connaît le système de coalition chez nous.

Posons la question autrement, le fait que Charles Michel ait accepté Théo Franken dans ce gouvernement, n'est-ce pas la preuve qu’il n’a pas vraiment le choix ?

Cela démontre comment fonctionne la formation de coalitions en Belgique mais aussi le fait qu’il n’est pas le Président, enfin, pas la figure de proue, du plus grand parti ".

B. Delvaux