Franck Collard : "Doit-on encore enseigner l'histoire de Jeanne d'Arc alors qu'il y a cette préemption du Front National ?"

Mémoires d'une pucelle : Jeanne D'Arc

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24 oct. 2017 à 15:47 - mise à jour 24 oct. 2017 à 15:47Temps de lecture5 min
Par Fabienne Pasau

Nous sommes, probablement, le 6 janvier 1412 dans un petit village aux confins du Royaume de France, Domrémy, en Lorraine.

C’est là que naît celle qui, 19 ans plus tard, perd la vie, brûlée vive sur un bûcher, à Rouen. 

À l’un de ses proches, elle aurait confié : "Je durerai un an".

Cela fait 6 siècles qu’elle anime les passions, celle que l’on nomme la pucelle.

Comment une toute jeune fille de 17 ans va-t-elle convaincre un roi de l’utilité de la mission qu’elle dit avoir reçue du ciel : relever le pays ?

Autant que l’histoire, elle a contribué elle-même à fabriquer son mythe : le mythe de Jeanne d’Arc.

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Franck Collard est professeur d'histoire médiévale à l'Université Paris-Nanterre et publie La Passion Jeanne d'Arc, mémoires françaises de la pucelle, aux Presses Universitaires de France.

Morte en 1431 sur le bûcher de Rouen, Jeanne D'Arc a eu une existence des plus brèves. Si elle a assurément bouleversé le cours de la guerre de Cent Ans, celle qui se fit appeler la Pucelle a alimenté, dans la longue durée, une luxuriante production de textes et d'images provenant, dès les origines, de ses adversaires comme de ses thuriféraires. Parcourant les siècles, l’ouvrage se propose de raconter, d’expliquer et de comprendre cette authentique " passion française " qu’est la "passion Jeanne d’Arc". L’aventure de la jeune femme attachée à la dynastie des Valois et l’imaginaire dont sa figure a été l’objet forment les 2 volets d’un diptyque embrassant la très courte vie et la très longue survie de la native de Domrémy.

Un peu d'histoire

Jeanne naît dans un contexte marqué par les passions et les haines, dans les Vosges. Elle reçoit une éducation qui ne passe pas par l'école, une éducation religieuse à la paroisse. Elle vit l'insécurité des campagnes militaires, dans une communauté villageoise qui reconnaît la légitimité du fils de Charles VI, le futur Charles VII.

Vers 12 ou 13 ans, elle entend des voix, elle voit des formes, des personnages célestes, l'Archange Saint Michel, Sainte Catherine et Sainte Marguerite, qui lui donnent pour mission de chasser les Anglais qui occupaient la France depuis 1415 -1417, et de remettre sur son trône le roi Charles VII.

Franck Collard explique : "C'est un ébranlement psychologique d'être ainsi mise en contact avec le ciel. On dit qu'elle aurait pleuré, qu'elle aurait été effrayée à la première apparition de Saint Michel. Surtout, ça lui donne un destin commandé par le ciel qui va la conduire à opérer des ruptures par rapport à la destinée qui lui était promise, celle d'une fille de paysan aisé qui était destinée à faire un bon mariage. À partir de ces révélations, elle promet de se consacrer corps et âme à sa mission. Elle va alors demander l'annulation de la promesse de mariage faite sous la pression de ses parents."

Elle harcèle le capitaine Robert de Baudricourt pour avoir une escorte. Elle change d'identité dans tous les sens du terme. Elle se fait appeler Jeanne la Pucelle, elle revendique un statut de vierge, elle revêt un habit masculin, censé la protéger des assauts des soudards et lui donner l'apparence d'une femme en armes.

Charles VII est méfiant au début, mais la force de conviction de Jeanne, sa fraîcheur, son charisme, la rendent capable de retourner les foules. A partir du moment où elle est reçue par le roi, puis parvient à faire lever le siège des Anglais, elle atteint une sorte d'aura, une renommée au niveau du peuple comme à celui de princes de l'entourage du roi.

En 3 mois et demi, Jeanne remporte une série de victoires sur les Anglais. Militairement parlant, on ne peut évidemment pas lui attribuer ces victoires, constate Franck Collard"mais ce qu'on lui attribue c'est sa force de conviction, sa force de galvanisation des troupes. Alors a-t-elle été chef de guerre au sens de grand capitaine, la réponse est non. Mais en revanche c'est par ses propos, sa force de conviction, que ce qui paraissait presque à jamais irréalisable finit par se réaliser en quelques mois. Et la délivrance d'Orléans est la première preuve qu'elle est bien l'envoyée de Dieu. Et d'autres preuves vont suivre, avec la campagne de Sacre qui l'amène dans des territoires infestés d'Anglo-Bourguignons, Troie, Châlon, jusqu'à Reims. En quelques semaines, elle parvient à faire pénétrer le roi à Reims et à l'y faire couronner le 17 juillet 1429. C'est le point d'orgue de sa renommée."

L'entourage royal estime qu'elle prend trop d'ascendant sur le roi et s'en inquiète. L'événement fondateur de la rupture du charme qui existait entre Jeanne et le roi, c'est l'échec de la campagne contre Paris. Pour la première fois, ce qu'elle avait prédit ne se réalise pas. Jeanne est capturée par les Bourguignons le 23 mai 1430, remise aux Anglais, emmenée à Rouen, soumise à un procès d'inquisition, un procès en sorcellerie. Elle sera condamnée puis par la suite réhabilitée, avant de subir un ultime retournement de situation et de passer sur le bûcher en 1431.

Comment est né le mythe ?

Jeanne d'Arc
Jeanne d'Arc © Tous droits réservés

Du vivant de Jeanne d'Arc déjà, on voit se répandre à la fois une image dorée, celle de l'envoyée du ciel, et une image noire, celle d'une sorcière qui a des pouvoirs surnaturels qu'elle tient du diable.

Les deux procès et surtout celui d'annulation ont permis de renforcer la légende dorée. Il y a eu rapidement en Italie, en France, une tentative d'en faire une héroïne chevaleresque au féminin. Vers 1510 apparaît la première biographie en vers latins de la Pucelle, qui l'habille sous les dehors de l'héroïsme à l'Antique.

Au moment de la naissance de la République française, elle devient l'héroïne disputée par deux France irréconciliables, "ce qu'on a appelé la mémoire déchirée : une mémoire catholique royale cléricale qui fait d'elle un modèle de sainteté pour les jeunes filles du 19e siècle, en oubliant qu'elle était très transgressive. Puis de l'autre côté, un personnage exalté par Jules Michelet, qui apparaît comme l'expression de l'irruption du peuple sur la scène de l'histoire : une tendance anti-monarchique et anti-cléricale."

Il y aura plus tard les hommages appuyés de l'extrême-droite à Jeanne d'Arc, avec Jean-Marie Le Pen notamment. "On peut dire que Jeanne d'Arc est un personnage encombrant de l'Histoire, qui pose problème à certains enseignants d'histoire ou concepteurs de manuels. Parce que doit-on encore enseigner Jeanne d'Arc alors qu'il y a cette préemption du Front National ?" s'interroge Franck Collard. 

D'un autre côté, c'est un personnage qui a sa place en République. Elle a été canonisée en 1920. La Troisième République lui avait aussi instauré une fête nationale en mai, tombée en désuétude. "Très souvent, les Présidents de la République, la première année, se rendent à Orléans pour honorer ce personnage du peuple, qui apparaît incarner une sorte d'âme patriotique française, même si ces termes aujourd'hui sont un peu sulfureux."

Ecoutez le professeur Franck Collard nous parler de Jeanne d'Arc

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