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Francis Martin : "Les arbres que nos petits-enfants connaîtront seront très différents de ceux que l’on a aujourd’hui"

Francis Martin : "Les arbres que nos petits-enfants connaîtront seront très différents de ceux que l’on a aujourd’hui"
10 nov. 2021 à 17:536 min
Par RTBF La Première

Savez-vous que les arbres, au cours de leur longue vie, subissent des myriades d’agressions et de stress ? Ils luttent contre les insectes ravageurs, les microbes pathogènes, les plantes compétitrices ou parasites. Les forêts souffrent également des dérèglements climatiques et des changements environnementaux catastrophiques provoqués par les activités humaines : vagues de chaleur, tempêtes et tornades, sécheresses à répétition, maladies émergentes et exploitation excessive. Pour survivre, les arbres déploient des systèmes de défense sophistiqués. Et parfois, pour s’adapter à un futur incertain, la forêt n’a d’autre choix que d’entamer une lente migration. Grand scientifique et grand randonneur, Francis Martin partage avec nous sa connaissance et sa passion des arbres.

Parce que nos destins sont intimement liés à ces géants aux pieds d’argile, Francis Martin publie Les arbres aussi font la guerre (HumenSciences Ed.). Un livre plein de grâce qui porte un puissant message écologique. En sauvant la forêt, c’est nous que nous sauverons.
 

Les mégafeux ont toujours fait partie de l’écologie

Francis Martin dresse un constat qui n’est pas rose : 3 à 5% des forêts métropolitaines présentent des signes de dépérissement et dans certains massifs forestiers, 15 à 20% des arbres sont morts ces dernières années.

Les mégafeux ont par ailleurs marqué l’actualité un peu partout dans le monde, en Australie, en Sibérie, en Californie… "C’est un excellent indicateur du réchauffement climatique. Les scientifiques, depuis presque 40 ans, alertent le public et les politiques sur l’état des lieux des forêts, du monde, de l’impact du changement climatique. Et on n’a pas été très écouté jusqu’à présent. Ces mégafeux montrent l’impact incroyable du réchauffement climatique sur tous les écosystèmes, tant sur les forêts que sur les écosystèmes marins, aquatiques. Les mégafeux ont permis de passer à la une des médias et ainsi d’alerter le public sur l’état du monde."

Il faut savoir que les mégafeux ont toujours fait partie de l’écologie des écosystèmes et des forêts. Enormément d’arbres sont parfaitement adaptés aux incendies, comme les séquoias, dont l’écorce résiste à la plupart des feux.

Dans la forêt boréale en Sibérie, tous les 50 ou 100 ans, des mégafeux provoquaient des ravages considérables, mais en même temps, la mort, la destruction apportaient aussi la vie, parce que certaines espèces de conifères, de résineux ont besoin du passage du feu pour éclore, germer et donner naissance à la génération suivante.

Le feu, en ouvrant les forêts, permet l’explosion de toute une série de plantes qui ont besoin de lumière. Donc les feux font partie de l’écosystème. Et effectivement, c’est leur répétition qui pose problème.

Dans les régions méditerranéennes, le feu fait partie intégrante de l’écosystème, du cycle de vie de la plupart des plantes de la garrigue, du maquis, des forêts, qui en ont vraiment besoin. Mais l’homme a aussi modifié ce fonctionnement, en construisant dans les forêts ou en laissant s’accumuler les broussailles qui provoquent des incendies beaucoup plus violents.
 

La migration de la forêt

L’écologie historique qui retrace des expéditions comme celle d’Alexander Von Humboldt nous permet de voir que la forêt migre. Les paysages que l’on connaît aujourd’hui, les belles chênaies, les belles hêtraies qui entourent nos villes n’existent que depuis 300 à 500 ans. Les forêts ont toujours bougé. Francis Martin les appelle d’ailleurs 'les nomades climatiques'. Au cours des millions d’années qui viennent de s’écouler, les arbres n’ont pas cessé de bouger, d’osciller du nord vers le sud.

"Quand les grands glaciers recouvraient le nord de l’Europe, c’était la toundra chez nous et les arbres s’étaient réfugiés à l’extrémité de la péninsule ibérique, de la péninsule balkanique ou de l’Italie, là où le climat était encore doux. Donc il y a 10-12 000 ans, aucune forêt ne recouvrait les territoires qu’on parcourt aujourd’hui. Ce n’est que depuis 6 à 7000 ans que les arbres ont recolonisé l’Europe."

Les écologues qui s’intéressent à l’histoire des forêts peuvent reconstruire ce monde du passé, retrouver les traces de ce nomadisme des arbres, en examinant les cernes des arbres, les pollens dans les tourbières ou les charbons produits par les mégafeux de l’époque. C’est un travail de détective, une discipline passionnante.
 

Le changement climatique trop rapide

Les arbres ont toujours migré, mais il leur fallait plusieurs centaines d’années, un millénaire, voire deux, pour recoloniser les territoires, avec une progression calculée à environ 5 kilomètres par an. La migration des arbres ne serait aujourd’hui pas assez rapide pour répondre aux changements d’environnement actuels.

En montagne, on observe que toutes les plantes, y compris les arbres, ont migré de façon considérable, de 60 à 70 mètres vers les cimes. Mais un jour, elles ne pourront pas monter plus haut, elles seront au sommet et elles risqueront de disparaître.

Les plantes bougent, aussi bien dans les plaines que dans les montagnes, mais pas assez vite par rapport au changement climatique que notre civilisation impose aux plantes et aux autres organismes, qui auront beaucoup de difficultés à s’adapter.

La plupart des scientifiques, dont je fais partie d’ailleurs, sont plutôt pessimistes. Les forêts ne vont pas disparaître, mais les arbres que nos petits-enfants connaîtront seront très différents de ceux que l’on a aujourd’hui. Je crains que les chênes et les hêtres ne puissent plus pousser autour de Bruxelles ou de Paris.

 

La résilience des arbres

Les arbres ont pourtant un ensemble de mécanismes qui leur permette de se défendre et de s’adapter à de nombreuses agressions : modifications de la température ou des précipitations, sécheresse, insectes ou microbes… Ils sont longévifs, pérennes, capables de vivre des centaines, voire des milliers d’années.

Leur patrimoine génétique et leur système immunitaire sont extrêmement sophistiqués. Quand on regarde l’histoire des forêts, on s’aperçoit qu’elles se sont toujours adaptées, jusqu’à présent, parce qu’elles ont un formidable potentiel de résilience.
 

De nouveaux insectes et de nouvelles maladies venus d’ailleurs

Les arbres vivent en symbiose avec les insectes pollinisateurs qui leur sont indispensables pour assurer le cycle de vie. Depuis l’apparition des plantes il y a 450 millions d’années, les insectes s’en délectent, que ce soit les étamines, les pétales, les feuilles, l’écorce…

Les plantes et les arbres en particulier ont développé un système de défense qui leur permet de détecter la présence d’intrus et de les détruire. Sauf si les populations d’insectes sont excessives, comme c’est le cas des scolytes qui aujourd’hui détruisent les épicéas. Leur système de défense ne permet pas de résister à de telles invasions, ils sont submergés, ils meurent, dévorés par les insectes.

La mondialisation, l’intensification des échanges commerciaux et du tourisme à travers la planète ont considérablement modifié la migration et le mouvement. On voit apparaître aujourd’hui dans nos régions des insectes, des champignons, des bactéries pathogènes inconnus il y a encore quelques années. Certains vont pouvoir s’y établir, se développer et provoquer des maladies, comme la chalarose du frêne ou la graphiose de l’orme.
 

Plantons ?

Faut-il planter des milliards d’arbres pour lutter contre le changement climatique ? Francis Martin pense que ce n’est pas raisonnable. "Planter, c’est bien, mais après il faut s’en occuper. Les arbres laissés à eux-mêmes disparaissent très rapidement. Il vaut mieux, avant tout, préserver et entretenir les forêts primaires qui existent déjà. La forêt sibérienne ou la forêt tropicale sont un piège extraordinaire de gaz carbonique."

D’autant que planter des arbres aujourd’hui, c’est très compliqué. Avec les sécheresses de 2018, 2019, 2020, toutes les tentatives de plantation de jeunes arbres, feuillus ou conifères, ont échoué à 90%. La plantation peut permettre d’introduire de nouvelles espèces, mieux adaptées aux changements climatiques qu’on va connaître dans 50 ou 100 ans, mais ce n’est certainement pas la seule solution.

Il faut trouver d’autres moyens d’adapter la forêt aux conditions futures. Et là j’avoue qu’on est assez désemparé, les forestiers, qu’il s’agisse des scientifiques ou des gestionnaires. Les changements sont tellement rapides qu’on ne voit pas trop quel scénario efficace développer pour que les forêts puissent survivre.

 

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Les arbres aussi font la guerre (HumenSciences Ed.)

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