Foyers de coronavirus en Belgique : cibler la com' pour mieux cibler les transmissions ?

Le rappel des mesures est partout mais ça ne suffit pas/plus forcément
20 juil. 2020 à 15:30 - mise à jour 20 juil. 2020 à 15:30Temps de lecture5 min
Par Sylvia Falcinelli

Comment s’assurer que tout le monde continue à suivre les règles de précaution face au virus ? En communiquant mieux, plus précisément, plus efficacement : c’est l’un des défis que les autorités identifient pour les semaines à venir.

Car l’épidémie n’a pas dit son dernier mot chez nous. Elle peut compter sur un sentiment généralisé d’usure, de lassitude, et sur une communication qui ne touche pas (ou plus) toute la population. Ne serait-ce que parce que tout le monde ne regarde pas le journal télévisé ni ne les lit les journaux, surtout à un moment où le pire semble passé.

Résultat aujourd’hui : le virus recircule partout et des clusters (des foyers) sont également identifiés. La Première ministre parlait dimanche de "localisations assez limitées, de zones assez limitées et de communautés assez limitées", avec des "contaminations familiales" ou dans le cadre de "fêtes".

Le microbiologiste Emmanuel André, entre autres, évoquait aussi sur son compte Twitter "des groupes où le virus circule".

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Alors, pour commencer, que sait-on au juste de ces "clusters" ou foyers ?

En fait, rien de très précis. Karine Moykens est la présidente du comité interfédéral Testing et Tracing. "J’attends des détails pour toute la Belgique", nous dit-elle. Aujourd’hui on ne sait pas chiffrer le nombre de foyers (là où la France en annonce 500), et on ne peut pas affirmer avec certitude que des communautés précises sont des lieux principaux de redémarrage, même s’il y a des indications selon lesquelles les communautés juives et marocaines d’Anvers ainsi que la communauté turque du Limbourg sont touchées. "On a l’impression que la plupart des clusters sont liés à une communauté mais il serait dangereux de l’affirmer car on n’a pas de certitude, pas de preuve", nous dit Karine Moykens. Les bourgmestres sont invités à rassembler plus de précisions.

>> Lire aussi : "Face à l’augmentation des cas, Aubange va serrer la vis"

Ce qui est par contre plus pertinent, c’est le contexte des transmissions qui peuvent concerner tout le monde à tout endroit du territoire : fêter une victoire dans un club sportif, se regrouper à plus de 15 personnes comme lors d’un mariage ou d’un baptême, voir des amis au café, oublier les gestes barrières avec les personnes qu’on aime. Il y a l’organisation de soirées par des boîtes de nuit "clandestines", des rassemblements festifs intempestifs… A cela s’ajoute le retour de l’étranger de gens qui ont contaminé des proches. Le tout dans un contexte d’érosion généralisée de la vigilance.

Les chiffres livrés par Sciensano donnent par ailleurs des informations géographiques et liées à l’âge à propos des nouveaux cas actuels : "On peut voir que cette distribution n’est pas homogène : il y a des concentrations dans certaines communes et dans certains groupes d’âges. C’est très représentatif de clusters de cas reliés entre eux", explique l’épidémiologiste Marius Gilbert. La tranche d’âge des 20-29 ans est la plus touchée (semaine du 9 au 15 juillet) aujourd’hui.

"Le problème c’est que les jeunes dont on parle ce ne sont pas des jeunes qui suivant les canaux d’information traditionnels. Donc il y a une difficulté à toucher les personnes qui sont les plus concernées par la transmission actuellement et à les sensibiliser", poursuit Marius Gilbert.

A noter qu’évidemment, tous les jeunes ne sont pas inconscients du problème, comme on peut le voir par exemple dans ce sujet du JT (16 juillet 2020) :

Crise sanitaire / Appel à la prudence envers les plus jeunes

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Moins de pression sociale

Pour continuer à contenir le virus, Karine Moykens évoque des améliorations dans le tracing, en demandant par exemple aux organisateurs de mariages de tenir une liste des invités de façon à pouvoir recontacter facilement tout le monde. Mais elle pointe un problème de fond : "Il n’y a plus de pression sociale. A une période, tout le monde connaissait les règles et s’assurait que les autres les respectaient". Le contrôle social n’est plus aussi intense.

"Cette érosion de la vigilance, on la voit même chez des gens qui s’informent via des canaux traditionnels", abonde Marius Gilbert. "C’est là notre talon d’Achille : la communication et l’usure. Tout ça dans un contexte où on ne voit plus des gens qui meurent dans des hôpitaux, et ça, ça joue énormément sur les précautions qu’on est prêt à prendre. Je suis convaincu qu’au final, les uns et les autres, on fonctionne quand même beaucoup par la peur. Quand on a la sensation qu’autour de soi il y a des gens potentiellement infectés et qu’il y a des gens qui meurent dans les hôpitaux, on fait plus gaffe".

Nul besoin d’ajouter de nouvelles règles, estime l’épidémiologiste : l’enjeu, c’est de faire respecter celles qui existent. "Mais si on n’y arrive pas dans les prochaines semaines, il faudra passer par des mesures plus contraignantes. Il y a un vrai risque dans les prochaines semaines de devoir revenir en arrière sur certaines mesures. Il faut que le public s’en rendre compte. Ça peut être un reconfinement localisé géographiquement, ça peut être des limitations dans les heures d’ouvertures, le nombre de personnes, etc".

Communiquer autrement

Pour continuer à sensibiliser, et éviter le retour de mesures plus contraignantes, les autorités réfléchissent donc à impliquer plus d’acteurs de terrain (par exemple via les agences qui travaillent sur l’intégration en Flandre, via les éducateurs de rue, des leaders d’opinion,…) de façon à toucher ceux qui passent à côté des canaux actuels d’information ainsi qu’à diversifier la communication, y compris sur les réseaux sociaux, notamment pour toucher les jeunes.

Pour le moment, pas d’autres précisions. Mais on peut se demander si la forme du message ne doit pas également évoluer. Car la lutte contre le coronavirus est particulière dans le sens où elle implique que chacun réussisse à modifier des comportements sociaux et intimes sur le long terme : faire la bise, être proche, se prendre dans les bras, partager ses joies et ses peines collectivement… Et cela alors que les conséquences négatives ne sont pas immédiatement perceptibles, et semblent encore plus lointaines si on n’est pas personnellement à haut risque.

Elle implique d’être inventif pour faire la fête ensemble, ce qui n’est pas impossible, comme on peut le voir dans ce reportage étonnant aux Pays-Bas où les boîtes de nuit expérimentent d’autres façons de danser (JT, 7 juin 2020) :

Ou dans ce reportage où une famille expérimentait une autre façon de fêter le Ramadan (JT, 24 mai 2020) :

Ramadan : une fête familiale à distance respectable

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Pour faire un parallèle avec une campagne de prévention bien connue, c’est comme si nous devions tous devenir des BOB. Là où face à la consommation d’alcool, on pouvait déléguer à une seule personne le soin de ne pas boire pour protéger les autres, face au coronavirus, c’est chacun qui doit prendre cette responsabilité vis-à-vis de lui-même et des autres, en contenant des gestes tout à fait anodins en temps normal. On mesure l’ampleur du défi.

Benoît Godart, de l’Institut de sécurité routière Vias, explique que cette campagne (qui fête ses 25 ans) a vu le jour à un moment où il y avait eu une escalade dans les campagnes trash. "A un moment, il fallait autre chose, un autre angle. La campagne BOB a misé sur la responsabilisation", explique-t-il. Avec un personnage responsable sans être rabat-joie : "c’est celui qui permet aux autres de faire la fête". Sans pour autant que ce soit suffisant en soi.

"Sans les contrôles routiers, BOB, ça ne fonctionnerait pas. Je vois que certains experts se plaignent des comportements le vendredi et le samedi soir aux alentours des cafés mais sans contrôles, ça va continuer. Ce qui fait fonctionner la campagne BOB, c’est de combiner sensibilisation et répression", estime Benoît Godart. Faire respecter les règles, une voie que les autorités actuelles ne perdent pas de vue face à la résurgence de l’épidémie.

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