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Cinéma

“Flux Gourmet”, le film raffiné, pervers et obscène du Offscreen Film Festival

Avec "Flux Gourmet" de Peter Strickland, le festival du cinéma bis Offscreen met à l'honneur un des plus singuliers réalisateurs en activité.

Difficile d'imaginer un cinéma plus en accord avec le Offscreen Film Festival que celui de Peter Strickland. Infusés aux films de genre, revendiquant pleinement leur filiation aux années 70, traversés par des expérimentations cinématographiques diverses et dotés d'un humour décapant, les films du cinéaste anglais sont tout à leur place dans un festival alternatif comme le Offscreen, et une salle telle que le Nova. C'est d'ailleurs un de seuls lieux où "In Fabric" et "The Duke of Burgundy" ont été projetés en Belgique. Gageons (avec l'espoir de se tromper) que son dernier film n'aura pas non plus droit à une distribution digne de ce nom : malgré son casting familier (Asa Butterfield, ado thérapeute dans "Sex Education" et Gwendoline Christie, fière guerrière dans "Game of Thrones"), "Flux Gourmet" est sans doute la plus outrancière exploration cinématographique proposée jusqu'ici par le réalisateur.

À l'instar de ses précédentes créations, le nouveau film de Peter Strickland semble appartenir à une autre époque, tant par ses codes culturels que par sa direction artistique. S'il fallait le placer dans le temps, ce serait quelque part entre les années 70 et 80, mais il est impossible de situer exactement le film, celui-ci n'ayant que des liens ténus avec la réalité. C'est un monde cinématographique à part que "Flux Gourmet" nous présente, un monde où l'exploration sonore à partir de la nourriture est une activité artistique tout ce qu'il y a de plus sérieux, un monde où l'on félicite les artistes avec de fastueuses orgies, et où les colonoscopies se font en public. On reconnaît dans ce cauchemar infusé au cinéma de Dario Argento, Jess Franco et Peter Greenaway quelques œuvres ("Suspiria", "Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant"), mais "Flux Gourmet" n'obéit surtout qu'aux obsessions de son auteur : désirs malsains, scatophagie, essais sonores et fétichismes en tout genre.

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Le film prend place dans une grande demeure où trois artistes en résidence expérimentent avec diverses machines et plats végétariens afin de créer des sons et de singulières performances : les sauces explosent de toute part, les bruitages produits par les fruits font vibrer les murs. Facile de voir dans cette débauche d'aliments gaspillés et de grandes phrases hautaines une satire du milieu de l'art, qui pointerait du doigt l'absurdité de ses prétentions. Mais aussi caustique et mordant soit "Flux Gourmet", aussi grotesques soient ses préoccupations, il faut le reconnaître : ses drames interpersonnels, ses enjeux artistiques, son suspense s'insinuent en nous. Il y a dans cette lutte artistique quelque chose de passionnant. En patronne des arts qui veut participer au processus de création, Gwendoline Christie est aussi fascinante que crispante. Face à elle, Fatma Mohamed est grandiose en artiste intransigeante et radicale. Toutes les deux jouent un jeu d'équilibriste entre le pince-sans-rire et l'abandon sincère, qui s'avère absolument fascinant.

Le film semble simultanément se moquer de lui-même tout en soulignant sa propre importance. C'est d'autant plus évident avec son personnage principal et narrateur (interprété par Makis Papadimitriou), que Strickland a pris soin d'affliger d'un mal des plus potaches  : une flatulence irrépressible. C'est un des gags les moins subtils du film, mais aussi et surtout une torture pour cet homme qui fait des efforts surhumains pour cacher son problème gastrique. Observateur inconfortable, aliéné et étranger (sa narration est en italien alors que le long-métrage est en anglais), il est le spectateur gêné des frasques des autres personnages — une position qui n'est finalement pas si éloignée de la nôtre. Le film ne prend en tout cas aucune pincette pour mettre son public à l'aise. Les sons stridents ne manquent évidemment pas, et Strickland, fidèle à ses habitudes, joue sur le déséquilibre audiovisuel. Il fétichise beaucoup – les corps un peu, mais surtout les objets, la nourriture, qu'il filme souvent en gros plan. Le chic côtoie les excrétions corporelles, le raffinement le dégoût.

Il y a dans "Flux Gourmet" de quoi vous retourner l'estomac. Mais il y aussi dans cette orgie de sons hypnotiques et d'images bariolées de couleurs quelque chose de délectable, dont l'arrière-goût vous séduira peut-être. L'expérience, si elle vous intrigue, vaut en tout cas la peine d'être tentée.

"Flux Gourmet" sera projeté en présence du réalisateur au cinéma Nova le samedi 12 mars à 19h.

La bande-annonce (en anglais) :

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