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Belgique

Fissures dans les centrales: un impératif besoin de transparence

Fissures dans les centrales: un besoin de transparence
01 mars 2015 à 12:53 - mise à jour 02 mars 2015 à 12:385 min
Par RTBF

En ouverture de débat, Baudouin Remy épingle l’apparente incohérence dans les explications entendues à propos des anomalies constatées dans l’acier des cuves des réacteurs : "Microfissures ou microbulles ? Toutes petites ou pas si petites que cela avec des mesures jusqu’à 18 cm ? Peu nombreuses ou finalement 60 % de plus que mesuré initialement ? Comment, dans un domaine aussi sensible que la sécurité nucléaire, est-il possible d’avoir autant de divergences dans la définition des fissures ?"

Fissures dans les centrales: un besoin de transparence
Fissures dans les centrales: un besoin de transparence © Tous droits réservés

Wim De Clercq, ingénieur nucléaire en chef d’Electrabel, rappelle pour commencer que ces fissures sont dues à l’hydrogène, qu’elles surviennent lors du forgeage de l’acier, et qu’elles étaient donc présentes dès le début. Si davantage de fissures ont été détectées, c’est parce qu’on a augmenté la sensibilité de l’appareillage de mesure afin d’en détecter un maximum. Par mesure de prudence, des petits défauts proches sont considérés désormais comme constituant une seule grande fissure, ce qui a eu pour effet de faire "apparaître" des fissures de 18 cm, précédemment considérées comme des fissures isolées plus petites.

Jan Bens, directeur de l’Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN), confirme qu’il s’agit d’une mesure de prudence : "C’est plus contraignant : si les calculs de sécurité ‘passent’ avec ces indications de défaut groupées, c’est plus sûr : cela implique que les critères de garantie d’intégrité de la cuve auraient été rencontrés avec les indications séparées". "Je ne suis qu’à moitié d’accord avec vous, objecte Damien Ernst, professeur en électromécanique de l’ULg. Ce que vous dites a du bon sens mais n’est pas prouvé. Car une pièce avec une grande fissure peut quand même avoir des propriétés mécaniques meilleures qu’une pièce avec une multitude de petites fissures."

Rétablir la confiance en fournissant les données de mesure

"Mais les explications ne sont toujours pas claires, estime Jean-Marc Nollet, Chef de groupe Ecolo à la Chambre. On nous dit à la fois que les fissures sont plus grandes parce qu’on a ‘regroupé’ des petites fissures, mais aussi qu’il y a davantage de fissures. Je veux bien admettre que plusieurs petites fissures équivalent à une grosse, mais je demande la transparence : qu’on nous montre les mesures effectuées. Or elles n’ont toujours pas été publiées. Si je dis qu’Electrabel a menti par omission, c’est parce que dans les premiers résultats, elle nous donnait la taille moyenne. Dans un second temps, elle donne les tailles maximales. Et qui évoluent. Pour rétablir la confiance, il faut une transparence totale, et ce n’est pas le cas." "Dans un esprit ‘open data’ (données ouvertes et libres), tout le monde aurait à gagner à ce que les données brutes soient disponibles, renchérit Damien Ernst. Pour l’instant on ne dispose que de moyennes."

Marie-Christine Marghem, ministre de l’Énergie réagit : "Le gouvernement joue son rôle de contrôle : à partir du moment où les mesures seront terminées, en avril, et où on aura un aperçu complet de la situation, il attendra l’avis de l’AFCN pour donner l’autorisation à l’exploitant des centrales de les remettre en service." Elle élude ainsi la question implicite de Baudouin Remy et de Damien Ernst sur la clarté des résultats des mesures (donc sur la publication des données brutes)… La ministre renchérit, arguant que si les données ne sont pas communiquées, c’est que les mesures ne sont pas terminées et "qu’il est difficile, scientifiquement, d’avoir un avis, quand on n’a pas la totalité des éléments". Au passage, elle met en question la compétence du professeur Ernst en résistance des matériaux, assure que les résultats de mesure sont transmis en toute transparence à des experts extérieurs qui "critiquent leurs propres résultats, ce qui est le propre d’une démarche scientifique".

Damien Ernst rétorque : "Même des experts en métallurgie vous le diraient : on est dans ce domaine à la frontière des connaissances scientifiques actuelles. Cela éclaircirait la question si les données étaient fournies à l’ensemble de la communauté scientifique, cela mettrait même vos experts plus à l’aise."

On ne saura jamais ce qui empêche de communiquer les résultats

Jean-Marc Nollet insiste : "Electrabel a quand même redémarré puis à nouveau arrêté en urgence ses centrales parce qu’un des tests avait des résultats catastrophiques. Quand je demande la transparence, c’est notamment sur la publication des résultats de ce test-là. Une autre campagne de mesures est en cours, mais cette campagne-là est terminée. Elle vous a amené à fermer les centrales sans même attendre l’ordre de l’AFCN – c’est dire si c’était dangereux – alors qu’est-ce qui vous empêche aujourd’hui de publier ces résultats-là ?"

Wim De Clercq répond que "ces résultats doivent encore être corrélés entre eux", ce qui une fois encore ne répond pas vraiment à la question de la mise à disposition des données de mesure brutes (avant tout calcul).

Fissures dans les centrales: un besoin de transparence
Fissures dans les centrales: un besoin de transparence © Tous droits réservés

"Est-ce que vous tolérez, à l’AFCN, l’autorité de contrôle, que les résultats ne soient pas publiés ?" lance Baudouin Remy à Jan Bens, le directeur de l’AFCN. Lequel répond du tac au tac : "On nous reproche deux choses en même temps : de ne pas être transparent, et quand on publie les résultats au fur et à mesure, de les donner au compte-goutte !"

Une bonne question de logique

Le débat s’enlise un peu à ce stade sur des détails de date quand Baudouin Remy le relance avec un pavé dans la mare : "Vous nous dites que ces fissures étaient là depuis le début, or comment pouvez-vous le savoir puisque, pour les détecter, il faut des instruments de mesure qui n’existaient pas voici 40 ans ? Alors comment peut-on être sûr que les défauts d’aujourd’hui n’ont pas évolué depuis 40 ans ?"

"Dès les premières mesures de 2012, on a cherché à connaître l’origine des défauts, explique Wim De Clercq. Tous les experts internationaux consultés les expliquent par la présence d’hydrogène, un phénomène connu en métallurgie et lié à la fabrication des grosses pièces forgées. Nous avons effectué les mêmes mesures après un an de fonctionnement, puis après un test de mise en pression, et nous avons constaté, défaut par défaut, que ni la localisation ni la dimension n’avaient évolué."

"On ne peut pas prouver que les fissures évoluent, ni qu’elles n’évoluent pas, renchérit Damien Ernst, mais on peut prouver que si elles évoluent c’est de façon très lente. Et qu’elles n’évoluent pas quand elles sont soumises à un flux neutronique seul, en fonctionnement normal." Jan Bens confirme que c’est ce que dit la théorie, mais que par précaution l’AFCN a quand même exigé d’Electrabel qu’elle ré-inspecte les cuves après un cycle de fonctionnement. "Et si on autorise le redémarrage Doel 3 et Tihange 2 on imposera également des contrôles réguliers", insiste-t-il.

Jean-Marc Nollet rebondit pour affirmer qu’il y a pire que le problème des fissures : "La structure des centrales vieillit, et c’est ça qui a décidé Electrabel à les refermer." "Un seul paramètre n’était pas conforme, rétorque Wim De Clercq, et c’est ça qui nous a décidés à arrêter la centrale". Et il insiste sur le caractère quasi unique au monde des mesures de sécurité et de contrôle que prend l’exploitant.

Baudouin Remy pose alors une autre question de confiance : dans un contexte de pénurie de capacités de production, un risque non acceptable peut-il devenir acceptable ? "Non", martèle Marie-Christine Marghem avec intransigeance, rappelant que "la priorité du gouvernement dans cette affaire est la sûreté nucléaire, sans dérogation aucune, qu’Electrabel le sait et que l’AFCN est la gardienne de cette intransigeance."

Patrick Bartholomé

Baudouin Remy recevait

Wim De Clercq, Ingénieur nucléaire en chef d’Electrabel

Jan Bens, directeur de l’Agence fédérale de contrôle nucléaire

Marie-Christine Marghem, ministre de l’Énergie (MR)

Jean-Marc Nollet, chef de groupe Écolo à la Chambre

 

Vous pouvez revoir ce débat en intégralité ci dessous:

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