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Les Grenades

Femmes et violences conjugales : reprendre confiance par la pratique artistique

15 févr. 2022 à 08:45Temps de lecture6 min
Par Sarah Lohisse pour Les Grenades

Jusqu’au 24 février, sont exposées les œuvres des femmes du CPVCF – le Centre de Prévention pour les Victimes de violences conjugales et familiales – au centre culturel d’Uccle. Des œuvres fortes travaillées dans le cadre d’atelier d’éducation permanente des foyers accueillant des femmes victimes de violences conjugales y sont exposées. Photos, peinture, dessin, crochet : tant d’outils pour s’émanciper et tenter de reprendre confiance en soi et en son corps.

Dans ce grand hall du centre culturel d’Uccle sont exposées toutes les œuvres réalisées en cours d’année 2021 par les femmes des refuges du CPVCF : cartes postales aux mots forts et messages puissants en collages et dessin, peintures, photographies, œuvre murale en crochet… Ces œuvres, elles les ont créées la plupart collectivement sur base de leur vécu, de leur histoire. Elles racontent leurs obstacles et difficultés traversées en tant que femmes victimes de violences conjugales. Elles trouvent la force de parler autrement que par les mots en exprimant les maux invisibles, imperceptibles à l’œil nu, à travers l’art.

Un art qui rassemble

Certaines œuvres sont d’ailleurs très parlantes et puissantes. À peine arrivées dans la pièce, nous apercevons un grand tableau aux 1000 couleurs, fait de tissus de récupération. En s’approchant, nous comprenons directement la force de l’œuvre : il raconte l’avant, le pendant et l’après refuge. On y voit une femme dans une cage, les yeux bandés, sous emprise. Les enfants y sont, eux, représentés les yeux ouverts, pour montrer qu’ils subissent aussi les violences conjugales et familiales. Les couleurs sont sombres. Le numéro du centre du CPVCF (02/539.27.44) vient faire exploser le cadenas. La suite, le milieu du tableau, démontre l’espoir, avec notamment les structures d’accueil qui laissent les femmes avoir un regard vers l’extérieur, leur fait prendre un bol d’air et d’oxygène. S’ensuivent les démarches juridiques et les couleurs se ravivent. La dernière partie enfin, représente "l’après refuge", comment s’en sortir seule une fois sortie ?

On comprend les difficultés du passé et les angoisses qui surgissent. Une femme, représentant toutes les artistes de l’œuvre, regarde encore avec crainte son passé. Elle est surmontée de nuages noirs sur lesquels sont brodés des mots. Nous pouvons y lire : "impossible rupture", "perdue", "harcèlement", "traumatisme", "injustice" ou encore "isolement" pour montrer que les traumatismes des violences conjugales restent présents, même après la sortie du refuge.

L’œuvre est très visuelle, forte et parlante. C’est un moyen de communication en soi, mais pour les femmes, cela leur permet aussi un moment de discussion tout en laissant passer leur message. Fruit d’un travail collectif inscrit depuis septembre, et de plusieurs heures de discussions, l’œuvre rassemble une série de dessins et d’idées pour créer et parler ensemble d’un vécu commun. "Ça, c’est le dessin que j’ai fait et on a pris cette idée. On a pris la femme dans la cage, on a pris la main tendue pour la femme qui est battue. La femme doit être courageuse pour aller à la police, pour dire, pour exprimer, pour porter plainte contre les hommes sur ce qu’elle a vécu", nous explique Fattouch, très active depuis plusieurs années dans les activités des foyers. Elle continue : "C’était important de montrer de manière visuelle des choses qu’on n’arrive pas toujours à dire. J’explique ce qu’on vit là-bas. J’explique les violences que les femmes vivent. Ce n’est pas seulement moi".

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Toujours présente pour donner un coup d’imagination ou de main, elle présente sa co-création. Une œuvre dont elle est fière : "Je ne pensais pas que je pourrais arriver à faire ça et que tous les gens aiment comme ça. À l’intérieur de moi, je sais faire beaucoup de choses, mais je ne sais pas si les gens vont l’accepter correctement. Je ne pensais pas que les gens puissent être impressionnés par mon travail. Je suis contente et fière, et je peux donner plus que ça, avec l’aide des autres".

Elle a déjà plusieurs idées pour la prochaine œuvre "J’ai déjà tout dans ma tête. Ça serait en tissus mais différent, on ne va pas faire la même chose quand même", rigole-t-elle.

Pour Stéphanie Moyaert, animatrice en éducation permanente dans l’ASBL "Les ateliers du fil invisible", le processus s’est fait de manière naturelle : "L’objectif est de prendre confiance en soi via la création et de se voir capable de faire des choses de sa tête, de ses mains. Montrer que l’on peut apprendre à d’autres aussi, qu’on est courageuse et qu’on a un certain pouvoir. À travers cette œuvre, on peut interpeller d’autres femmes et leur venir en aide. On peut solliciter le monde extérieur pour faire en sorte que d’autres choses puissent être mise en place pour que toutes ces femmes ne se retrouvent pas dans cette situation".

L’art est rassembleur dans ce cas-ci comme le souligne Catherina Hruszko, elle aussi animatrice en éducation permanente dans l’atelier : "D’avoir vécu ce problème, elles se sentent isolées dans la société, elles sentent que les autres ne comprennent pas, d’où l’importance de faire des ateliers collectifs où elles peuvent en parler entre elles. L’art peut réunir des personnes aussi. Ici, le numéro du centre est mis en grand. Des personnes peuvent être interpellées. L’œuvre en elle-même est porteuse de message". Stéphanie Moyaert confirme : "Je suis convaincue que l’aspect créatif a permis de faire ressortir des choses. J’ai ressenti que le fait de créer était un prétexte : l’air de rien, on discute, et petit à petit la parole se libère. On a ouvert des portes".

C’était important de montrer de manière visuelle des choses qu’on n’arrive pas toujours à dire. J’explique ce qu’on vit là-bas. J’explique les violences que les femmes vivent. Ce n’est pas seulement moi

L’art comme résilience

Une exposition de photos inscrite dans un processus de réappropriation corporelle est aussi mise en place. Elle est d’ailleurs nommée : "Mon corps me parle". Si les photos sont la face visible de l’atelier qui a débuté il y a six mois, ce sont aussi toutes des activités corporelles et créatives tels que le yoga, la peinture et du psycho-développement personnel qui ont été travaillés en amont. Une manière de se reconnecter avec un corps abandonné.

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Mathilde Szersnovicz, animatrice dans un des foyers du CPVCF précise : "On voit les projets de deux façons. Tout d’abord, comme une manière de pouvoir s’exprimer à l’extérieur, de porter une parole de sensibilisation. Ensuite, de prendre le temps de montrer que son corps, c’est le sien : "J’ai mal là, qu’est-ce qu’il se passe ?"".

Les photos sont ici vues comme une métaphore de la technique japonaise de réparation d’un objet brisé en soulignant ses lignes de faille avec de l’or, le kintsugi. Chaque partie du corps est embellie d’un dessin ou d’une ombre choisie pour magnifier et prendre soin d’une zone mise à mal. "L’atelier vise à reprendre conscience de ce corps qui existe. S’il est aussi douloureux, c’est peut-être qu’il a des choses à nous dire. On parle de psychosomatisation. Les violences conjugales ont la capacité de dissocier les victimes. Quand les femmes quittent la relation violente, elles répercutent souvent avec leur corps en se rendant compte qu’elles ont mal partout. Il y a une prise de conscience de la dissociation et une envie de se reconnecter à soi-même : "je me rends compte de l’étendue des dégâts"", souligne l’animatrice en éducation permanente Clémence Dethier. Les photos peuvent donc être à la fois un outil d’empowerment et de transmission, une manière thérapeutique de se retrouver autrement que par la parole.

Je suis convaincue que l’aspect créatif a permis de faire ressortir des choses. J’ai ressenti que le fait de créer était un prétexte : l’air de rien, on discute, et petit à petit la parole se libère. On a ouvert des portes

"On fixe des objectifs, mais il se passe parfois des choses qu’on n’avait pas prévues. On plante une graine. Il y en a qui rentrent chez elles et reproduisent ce qu’on a fait aux ateliers, nous disant qu’elles ne peuvent s’arrêter de peindre. Elles le voient comme une catharsis, une libération psychique. On amorce un travail", se réjouit Clémence Dethier. Une catharsis d’ailleurs aussi exposée via les peintures de Shabana, une ancienne bénéficiaire qui a fait de la peinture son exutoire.

L’exposition est à découvrir jusqu’au 24 février au centre culturel d’Uccle du mardi au vendredi de 12 à 18h et le samedi de 14 à 18h, ainsi que pendant les activités du centre.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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