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Femmes et DJ, une lutte contre le sexisme à petits pas

Il faudrait 33% de femmes repréentées sur scène dans une programmation pour que cela ait un impact.

© Getty images

Le 16 décembre prochain se tiendra à Liège une soirée particulière dans l’univers hip-hop. La soirée "Who’s that girl ?" aura lieu au Kultura et présentera une programmation 100% féminine avec des DJ venues des 4 coins de la Belgique.

Le problème c’est qu’un line-up de DJ exclusivement féminin c’est assez rare pour qu’on le souligne. Et c’est généralement le cas pour les artistes féminines. La plateforme Scivias qui plaide pour un secteur musical plus inclusif en Fédération Wallonie-Bruxelles a sorti un rapport en juin dernier sur la place des femmes et des minorités de genre dans les festivals. Il en ressort que sur 13 festivals, 78% des artistes programmés étaient des artistes masculins contre 21% d’artistes femmes et 0,4% des artistes non-binaires. On est donc loin de la parité.

Par exemple, un festival comme les Ardentes, reconnu comme un événement central de la scène hip-hop, avait dans sa programmation 85% d’artistes masculins contre 14% d’artistes féminines et 1% d’artistes non-binaire. Et rappelons qu’au début de l’annonce de la programmation, en mars dernier, plusieurs collectifs avaient pointé les Ardentes pour leur manque d’artistes non masculins. Le line-up avait été ensuite petit à petit rectifié.

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Pourtant, selon la professeur de la Harvard Business School, Rosabeth Moss Kanter, citée par Scivias, il faudrait un minimum de 33% de représentation féminine pour que celle-ci ait un réel impact sur le public.

C’est dans cet environnement que Laura, alias L4U, évolue en tant que DJ depuis un peu plus d’un an, principalement à Liège. C’est elle qui a eu l’idée de créer une soirée hip-hop composée exclusivement de DJ femmes. C’est en discutant avec un ami qu’elle s’est dit "si tu n’arrives pas à avoir ta place, pourquoi tu ne crées pas ta propre soirée. Si moi, j’ai envie de jouer dans des soirées hip-hop à Liège, pourquoi je ne ferais pas ma propre soirée".

A 24 ans, c’est d’abord au sein des soirées LGBTQIA + qu’elle commence son métier. "C’est vraiment cette scène qui m’a laissé avancer. Mais, moi je suis lesbienne mais je ne veux pas être cantonné qu’à mon orientation sexuelle", expliquant qu’elle souhaite pouvoir s’épanouir professionnellement dans tous types de soiréesEt d’ajouter, "quand on regarde dans les espaces LGBTQIA +, il y a une ouverture et vraiment beaucoup de femmes DJ. C’est dommage que de manière générale, les programmateurs ne font pas l’effort d’aller chercher plus loin. Ils vont facilement dire qu’il n’y a pas de DJ femmes alors qu’il y en a plein. C’est donc important aussi d’avoir une diversité au sein de celles et ceux qui programment les DJ lors d’évènements". Laura plaide pour que les programmateurs des clubs plus mainstream s’inspirent de l’ouverture qui existe au sein des soirées LGBTQIA +. 

Toutefois, elle explique que petit à petit les choses avancent. Elle raconte qu’au fil de ses rencontres, la question de la place des femmes dans ce milieu commence à se poser. Et par exemple, quand elle a contacté le Kultura pour proposer son concept de soirée "Who’s that girl ?", ces derniers ont rapidement accepté la proposition et même proposé une autre date. Ils lui ont d’ailleurs proposé de gérer la programmation artistique pour leur soirée anniversaire. "Pour moi, ça montre qu’ils se rendent compte de l’importance d’avoir cette diversité et que cela ne pourra pas se faire sans laisser la place aux programmatrices meufs", explique-t-elle.

Et en dehors du hip-hop ?

Qu’on se rassure le hip-hop n’a pas le monopole du manque de représentativité au sein de ses Djs. Lorsqu’on reprend les chiffres du Scivias concernant les festivals ayant eu lieu en Belgique, non seulement aucun ne propose une programmation paritaire mais le plus mauvais élève est un festival de Jazz, le Dinant Jazz festival avec une programmation à 94% masculine.

A Paris, Maxye est DJ et aussi directrice artistique du club électro le sacré. Depuis son arrivée à ce poste, elle propose une programmation 100% paritaire, "à ma connaissance, il n’y a pas d’autres clubs qui proposent ça", explique-t-elle. Même si elle indique que pour la scène électro, les choses sont bel et bien en train de changer, elle dit : "J’organise 250 soirées par an avec 4 DJs par soirée, cela fait plus de 600 DJs par an avec autant de femmes que d’hommes. Si je peux le faire tout le monde peut le faire".

Comme l’expliquait Laura, le problème réside dans le manque de diversité au sein des postes de direction artistique, de programmation mais également au sein des patrons de clubs, qui restent majoritairement des hommes. C’est aussi ce qu’explique Maxye, "quand je me suis lancée il y a 8 ans, le fait qu’il y ait eu si peu de femmes ça a été un frein pour moi. Le manque de représentation pousse à ne pas te lancer. Et puis, il y a pas mal de groupes d’entraide, de contacts etc… Où il n’y a que des mecs, on se retrouve parfois avec la sensation d'un certain paternalisme".

Mais celle-ci explique que clairement, pour la scène électro, les choses changent. "Aujourd’hui, lorsqu’une programmation exclusivement masculine est proposée, les programmateurs se font trasher sur les réseaux sociaux, ça ne passe plus. Et bien malgré eux les programmateurs sont bien obligés de s’ouvrir à plus de diversité".

En revanche, Maxye explique l’envers économique de cet effort pour lutter contre le sexisme. En fait, au plus des femmes DJ pourront être programmées et donc vues, au moins cela semblera impossible pour celles qui voudraient marcher sur leurs traces. C’est le principe de la représentativité.

Mais en attendant, et parce qu’il y a eu des générations entières non représentées, "il y a beaucoup de profils émergents féminins et plusieurs head liners, des artistes qui coûtent très cher, mais pour un club comme le Sacré, ce que je cherche ce sont des profils mid-liners, déjà installés, et ça, c’est plus compliqué. Ça va venir, mais ça prend du temps".

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