Economie

Faire sa photo d’identité à la commune : les photographes pourraient y laisser leurs dernières plumes

Thierry Poley, photographe professionnel à Tubize

Les photographes professionnels sont inquiets : le projet "live enrollment" qui vise à laisser les communes réaliser elles-mêmes les photos d’identité pour lutter contre la fraude risque de leur porter un sérieux coup s’il se déploie dans toutes les administrations communales. Ils interpellent les ministres compétents et lancent une campagne sur les réseaux sociaux. Le secteur craint la fermeture de la moitié des magasins de photographes réalisant ce type de clichés.

Le quart du revenu des photographes

Se battre pour des photos d’identité pourrait sembler anodin si ce n’est que ce type de travail représente une part importante du chiffre d’affaires de nombreux photographes professionnels. C’est le cas pour Sandra Maggioni, photographe à Etterbeek. Son magasin était idéalement situé face à l’administration communale avenue d’Auderghem mais le déménagement des services communaux dans le nouvel hôtel communal en mars 2021 n’a pas fondamentalement changé la donne, les demandes sont toujours là.

Sandra Maggioni, photographe à Etterbeek, réalise chaque jour des photos d’identité dans son studio.
Sandra Maggioni, photographe à Etterbeek, réalise chaque jour des photos d’identité dans son studio. Africa Gordillo – RTBF

Les clients se succèdent dans son magasin, principalement pour des photos d’identité, certes pas toutes destinées à figurer sur une carte ou un passeport belges. Le quartier européen est en effet en grande partie sur le territoire de la commune et, outre les Belges, Etterbeek compte pas moins de 157 nationalités différentes.

Sandra Maggioni se réjouit que les associations professionnelles se battent pour défendre le travail des photographes : "Si les communes réalisent elles-mêmes ces photos, l’impact sera important sur le chiffre d’affaires alors que le métier a déjà fort évolué. Il n’y a plus beaucoup de photographes. Si on leur enlève ça, ce sera dommageable". Selon les associations, un quart des revenus du secteur provient de la photographie d’identité.

Reconverti dans les services

"On était un revendeur de matériel photo pur et dur, avec sept magasins répartis dans le Brabant wallon et à Bruxelles", explique de son côté le photographe Thierry Poley. "Ça n’a pas tenu dans le temps compte tenu de l’évolution de notre commerce avec l’arrivée d’internet, de grandes enseignes comme Mediamarkt, et l’érosion des prix. Les trois quarts des magasins ont déjà disparu. Face à cette situation, on a fait l’effort de se reconvertir dans les services pour rester sur le marché."

Le photographe pointe également les appareils Photomaton souvent installés dans les administrations alors que de photographes ont pourtant pignon sur rue dans la commune, comme c’est le cas à Tubize où se trouve son magasin principal. "Si le prix posait problème, nous aurions pu au moins être consultés et en discuter. Le Photomaton dans l’hôtel communal a en effet réduit de 60% notre travail sur les photos d’identité", poursuit Thierry Poley.

Le photographe s’est donc adapté. Il propose désormais un service de numérisations de dia, de films, des retouches numériques, des bornes photo ainsi qu’un service de réparation de smartphone et autres tablettes. Les deux magasins encore en activité à Tubize et à Uccle sont également devenus des points de retrait de colis. Cette diversification est vitale, mais "les photos d’identité continuent toutefois à drainer un certain trafic dans notre magasin", précise encore Thierry Poley. Il conclut : "Si le live enrollment se concrétise, nous serons à nouveau attaqués de plein fouet".

Une catastrophe pour le Photomaton

Si les photographes sont directement concernés par le live enrollment, les sociétés qui vendent et gèrent les appareils Photomaton le sont désormais aussi, voire bien plus puisque "70% du parc des 700 photomatons déployés en Belgique" ne serviront plus à rien, selon le general manager de Prontoshop Denis Duvivier. Il ajoute : "Nous sommes tous unis pour demander aux ministres compétents de revoir leur copie".

Les distributeurs de cabines photographiques Prontophot Belgium et APS se joignent ainsi à la campagne #StopLiveEnrollment lancée sur les réseaux sociaux ce mercredi, en plus des associations de photographes professionnels telles que VZW Studio et Beroepsfotografen.be en Flandre, ainsi que l’Union professionnelle des photographes francophones. La campagne est également soutenue par l’organisation patronale flamande Unizo.

Le secteur avait déjà adressé une lettre ouverte aux ministres compétents (ici). Après une première réunion en février avec les cabinets de la ministre de l’Intérieur Annelies Verlinden, de la ministre des Affaires étrangères Sophie Wilmès et du ministre des Indépendants, David Clarinval, les associations déplorent une "communication au point mort" et le désintérêt pour la solution alternative proposée par le secteur.

Cette solution bis, c’est "le live capture", précise Denis Duvivier. "Ce système est déjà utilisé dans certains Etats membres comme en France, pour le permis de conduire. Dans ce cas-ci, le photographe prend la photo et l’envoie de manière sécurisée à l’administration ou au ministère". Dans la lettre ouverte adressée aux ministres compétents, le porte-parole des associations et président de vzw Studio, Berten Steenwegen, explique par ailleurs que "le Comité européen de normalisation (CEN) a déjà confirmé son efficacité l’année dernière en l’incluant dans sa norme européenne pour la photographie d’identité".

Les représentants du secteur appellent les autorités à "suspendre momentanément le projet", le temps des négociations, alors qu’une nouvelle réunion technique avec les cabinets ministériels est programmée le 21 avril.

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