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Coronavirus

Face au coronavirus : "Nous avons 11 millions de têtes pensantes, quel bonheur !"

Ariane Bazan, membre du Celeval, professeure de psychologie clinique et psychopathologie (ULB, Université de Lorraine)
20 sept. 2020 à 15:554 min
Par Sylvia Falcinelli

C’est l’un de nouveaux visages du Celeval, la cellule d’évaluation qui planche sur la façon de "vivre avec le coronavirus" et remet ses avis aux autorités publiques. Ariane Bazan est désormais la psy de la bande, pourrait-on dire. Professeure de psychologie clinique et de psychopathologie à l’ULB et à l’Université de Lorraine, elle fait partie de ceux qui vont amener un nouveau regard sur la gestion de la crise, une perspective différente de celle des virologues ou des épidémiologistes. A ses côtés, on retrouve des scientifiques, mais aussi des personnalités issues du monde économique ou encore des représentants de l’administration.

Comment envisage-t-elle son rôle au sein de l’équipe ? Quelle sera sa spécificité au sein de ce Celeval recomposé ? Nous lui avons posé la question.

"Parfois le rôle du psychologue est vu comme ‘technique’: le fait de pouvoir communiquer de façon à ce que la population adhère aux mesures, faire en sorte qu’elle soit motivée", entame-t-elle. "Mais il ne faut pas penser la psychologie comme quelque chose de technique qui vient en bout de course, il faut changer de cap et faire du public un partenaire".

Il faut changer de cap et faire du public un partenaire

Ariane Bazan invite à porter un regard positif sur la population : "On a une population vivante et qui produit : des théories, des opinions, des cartes blanches, mais aussi des initiatives, des protocoles… Il y a de la vie. Mon rôle, c’est de pointer cela aux virologues et aux médecins : c’est la meilleure des choses qui puisse arriver, qu’il y ait toutes ces opinions dissonantes. Mais c’est naturellement en même temps un défi." Et d’inviter à ne pas regretter qu’il y ait en quelque sorte "11 millions de virologues" : "Bien sûr, nous avons 11 millions de têtes pensantes, quel bonheur !"

Cette effervescence actuelle est pour elle un signe de robustesse mentale. Le signe que nous nous remettons collectivement d’un épisode de type traumatique, celui que nous avons traversé au début de l’épidémie en Belgique, au moment des mesures radicales de confinement, en mars. "Ça nous tombe sur la tête de façon totalement imprévue, c’est anxiogène, inconnu et pas directement contrôlable. Quand on vit quelque chose de traumatique, on est 'passivisé', dans un rôle passif. Tout nous tombe sur la tête et on est prêt à suivre les mesures même si elles sont draconiennes", explique-t-elle.

"Or une population qui a une bonne santé mentale, que fait-elle après un trauma ? Elle commence à s’approprier ces éléments de contenu, à réfléchir par elle-même, à questionner ce qu’est ce virus, cette maladie, cette politique. C’est tout à fait logique et bienvenu. Si on ne l’avait pas fait, on aurait été une population atteinte physiquement mais aussi psychiquement… On serait dans la sidération, et ça, ce serait beaucoup plus grave".

Ne pas infantiliser la population

Selon l’experte, partant de cette analyse, il faut adapter la façon de communiquer mais aussi de prendre en compte la population. Sortir d’une posture trop verticale. "Ce qui pourrait agacer, je pense, c’est une forme de pédagogie", estime-t-elle. "L’attitude pédagogique qui donne des instructions peut très vite devenir agaçante à ce stade-ci. Cela peut être ressenti beaucoup plus facilement de façon infantilisante".

L’attitude pédagogique qui donne des instructions peut très vite devenir agaçante à ce stade-ci

D’où cette idée directrice de faire du public plutôt un partenaire. "C’est bien sûr plus facilement dit que fait mais il y a des moyens. Et c’est peut-être aussi simplement un autre état d’esprit : se dire qu’il faut le faire ensemble, pas seulement la politique et les virologues, mais inclure la population".

Inclure mais comment, concrètement ? "En considérant que dans l’opérationnalisation, l’expertise vient du terrain et en prenant le public au sérieux par rapport aux opinions qu’il formule. Essayer de répondre à ça. Donner le message que c’est entendu". Ce qui signifie notamment pour elle d’accepter d’ouvrir plus largement le débat sur des questions récurrentes qui animent la population comme celles sur la contagiosité du virus, sa dangerosité, l’idée selon laquelle le lock down ferait plus de dégâts que le virus… En évitant "l’écueil d’un débat d’opinions" quand il s’agit de faits objectifs ("un mort c’est un mort, ce n’est pas interprétable", par exemple), selon une formule qui reste à inventer…

Je me demande si une communication qui ne soit pas ambiguë est structurellement possible

Un foisonnement et une optique participative qui semblent aller à l’encontre du souhait parfois entendu d’une communication plus simple, claire et univoque. "Je suis d’accord mais il me semble qu’on dit ça depuis le début. Que les mesures ou les communications sont trop ambiguës, contradictoires", pointe-t-elle.

"Je me demande si une communication qui ne soit pas ambiguë est structurellement possible. Si on a une communication avec un impact émotionnel, on a 11 millions de gens qui vont réfléchir à cette communication et parmi eux, il y en aura toujours qui vont détecter des difficultés et des ambiguïtés". Apprendre à vivre avec le virus, à entendre Ariane Bazan, c’est donc aussi, semble-t-il, apprendre à vivre avec nos 11 millions de têtes pensantes.

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