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Eye of the Taïga : un podcast de survie du FACIR pour les artistes en milieu musical belge

Eye of the Taïga, le nouveau podcast produit par FACIR
03 févr. 2022 à 12:00 - mise à jour 03 févr. 2022 à 12:39Temps de lecture8 min
Par Maxime Vandenplas

Ce jeudi sort le premier épisode (avec un bonus) de " Eye of the Taïga ", un podcast produit par FACIR (Fédération des Auteur·rices, Compositeur·rices et Interprètes Réuni·es) et conçu comme un véritable guide de survie pour les musicien.nes en Belgique. Le projet met en exergue les réalités compliquées que l'on peut rencontrer en tant qu'artiste évoluant dans cette forêt sauvage qu'est le secteur musical de notre plat pays. Les épisodes sortiront tous les vendredis à 14h30 sur radio Panik et sur les plateformes du FACIR. Rencontre avec sa créatrice, Nastassja Rico et Biche de Ville, artiste intervenant dans le projet FACIR.

Hello Nastassja et Biche de Ville, est-ce que vous pourriez tout d'abord vous présenter ainsi que FACIR en quelques mots ?

Nastassja : FACIR, c'est une fédération belge qui représente les musicien.nes et qui défend leurs droits auprès des politiques et du public. Nous existons depuis 2013. Je l'ai rejoins il y a environ deux ans comme chargée de communication et de projets liés à l'éducation permanente. Ces derniers sont tournés vers les musicien.nes comme par exemple ce podcast qu'on a commencé à réaliser en juin dernier.

Biche de Ville : Je suis poète punk et je chante des textes engagés sur de la musique électronique. Je fais également partie du conseil d'administration du FACIR depuis l'été dernier. Mon métier, c'est d'être artiste à temps plein et en grande partie auto produit. Je suis transgenre et non-binaire, ce qui me permet de représenter les voix des minorités au sein de FACIR du mieux que je peux. J'ai participé en tant qu'intervenant à "Eye of the Taïga".

Quel a été le déclic qui vous a donné envie de monter le projet ?

Nastassja : Pour ma part, ça a été le constat qu'on avait au sein de FACIR de voir qu'il était plus difficile de mobiliser les personnes du secteur de la musique que dans d'autres. Elles se mobilisent mais de façons plus ponctuelles et à propos de questions très précises comme par exemples les mesures sanitaires liées au coronavirus ou encore le statut d'artiste. Le podcast a permit de mettre en lumière le fait que lorsque tu es artiste débutant.e, tu dois tout produire tout.e seul.e. Tu n'as pas encore constitué ton entourage et tu es perdu.e. Selon moi, ce sentiment d'individualité qu'ont beaucoup d'artistes commence là. En tant que musicien.ne, tu as une multitude de voies qui s'offrent à toi, conservatoire, écoles de musique, tremplins... "Eye of the Taïga" est là pour montrer que malgré ces différents trajets, il y a une similitude dans les embuches, les conseils ou les développements de projets.

Biche de ville : À l'époque lorsque j'ai été interviewé par Nastassja, je n'étais pas encore membre du CA de FACIR. La discussion était tournée vers ma carrière musicale qui a débutée il y a 3 ans et qui commençait à prendre son envol. Je sortais mon premier single et je recevais un peu d'attention des médias. Tout cela, une semaine avant que le covid débarque. Mon travail commençait à payer mais il a été balayé par le virus.

Finalement, je n'ai jamais autant travaillé et j'étais seul sans revenu venant de ma musique. L'enjeu était de trouver des moyens pour faire rayonner mon travail sans aucun entourage professionnel. Dans le podcast, on pose ce questionnement : "Quelle est la valeur de mon art si celui-ci n'est finalement jamais écouté ?". Je parlais beaucoup de toutes ces réalités sur les réseaux et c'est pour cette raison, je pense, que Nastassja à venir me trouver. J'essaye de faire sens et pas toujours de faire beau. Je souhaite montrer qu'être artiste, ce n'est pas évident.

Quel est le fil rouge du podcast et quelles seront les thématiques abordées dans cette première saison ?

Nastassja : Il y aura  4 numéros. Nous allons traiter des différentes étapes du développement artistique d'un projet musical. Dans l'épisode 1, nous parlons de l'état d'esprit des musicien.nes qui se lancent. Dans le deuxième volet, nous allons essayer de déconstruire l'idée qu'être artiste, ce n'est pas uniquement répéter et donner des concerts. Il y a tout un écosystème autour qu'on sous-estime comme la promotion et la communication. Ensuite, on parlera de comment vivre de sa musique. On discutera par exemple de stratégie économique. Est-ce que je garde un boulot alimentaire sur le côté ? Est-ce que je me lance dans plusieurs projets musicaux ? L'épisode final est divisé en deux partie et aborde un sujet lourd, la santé mentale des musicien.nes. C'est un aspect complètement occulté. Nous nous ne sommes pas limités à des musicien.nes membres du FACIR. Nous avons essayé d'avoir un panel de styles musicaux et de parcours éclectiques. Un point très important à nos yeux étaient de respecter au maximum une diversité de genres.

 

Est-ce que la réalisation de ce projet vous a ouvert les yeux sur des problématique que des artistes rencontrent et auxquelles, vous n'auriez jamais pensé ?

Biche de Ville : En fait, ce podcast permet déjà de ne pas te sentir seul. Avec les confinements et les règles sanitaires, la solitude est un sentiment très présent chez les artistes. Je me suis rendu compte qu'en fait, nous sommes nombreux dans la même situation. "Eye of the Taïga" te montre qu'il y a des solutions aux problèmes et élargit ton champs de vision. En écoutant les autres intervenant.es, tu te rends compte que nous pouvons avoir des parcours différents mais vivre des choses similaires. Tu réalises également qu'il y a des choses que tu n'as pas encore vécues mais ce podcast te permet directement de les appréhender plus facilement.

Avez-vous remarqué qu'il y avait plus de solidarité entre les artistes pendant la crise sanitaire ?

Biche de Ville : Il y a eu deux écoles. Après deux semaines de confinement, j'avais lancé un appel aux radios de la RTBF pour qu'elles diffusent plus d'artistes émergents. Les droits d'auteurs nous auraient permis de continuer à vivre plus confortablement. Des personnes sont venues mes trouver sur les réseaux sociaux en me disant de trouver un vrai travail et qu'il n'avait jamais été possible de vivre de sa musique. J'ai rétorqué qu'ils seraient ravis si un jour notre situation changeait et qu'il fallait me laisser me battre pour. Il n'y a pas eu que des côtés négatifs. D'autres personnes m'ont contacté pour m'aider à remplir des dossiers d'aides pour la Fédération Wallonie-Bruxelles. Au final, ce n'est que le reflet de la société dans laquelle nous évoluons.

Nastassja : Je ne suis pas musicienne. C'est un milieu que je ne peux vivre seulement qu'au travers des témoignages. Cependant, tu t'aperçois de la dureté du milieu musical. Il est aussi important de souligner ce paradoxe. Lorsque tu débutes et que tu veux te faire programmer ou trouver un entourage professionnel. On te demande de déjà avoir ton public ou d'avoir engrangé beaucoup de chansons. Pour arriver à cela, il faut produire et faire des concerts. Du coup, tu te demandes vraiment comment faire et quels chemins emprunter. C'est un élément commun que j'ai retrouvé chez toutes les personnes que j'ai interviewé. Au final, il ne faut pas se mentir, c'est beaucoup de bouche à oreille et de copinages. C'est une réalité ingrate et compliquée. 

Dans le podcast, vous parlez du fait que beaucoup d'écoles de musique ont un cursus tourné vers l'art mais n'apprennent pas à développer un projet musical. Comptez-vous interpeller ces organismes à propos de cette réalité ?

Nastassja : Dans un monde idéal, j'aimerais avec FACIR pouvoir faire de la sensibilisation en amont. Dans l'épisode 3, l'un des musiciens explique qu'il arrive à s'en sortir car il a eu une formation à l'IAD (Institut des Arts de Diffusion). C'est là qu'on lui a appris à gérer des budgets et des contrats. D'autres, n'ont fais que le conservatoire et ne savent pas où commencer car ils n'ont tout simplement pas les bases. L'aspect administratif, quand tu es musicien.ne et que tu essayes dans ta situation précaire de subvenir un minimum à tes besoins, ça te prend un temps fou. 

Biche de Ville : Je viens du conservatoire, du théâtre et du cinéma. J'ai sorti un long métrage pratiquement seule et je ne savais même pas que des aides existaient. Si tu ne sais même pas que tu peux en obtenir, tu ne sais pas comment y répondre. C'est logique. J'ai beaucoup pratiqué l'art de façon gratuite en rendant service à gauche et à droite, jusqu'au moment où tu te rends compte que ce n'est plus possible. Tu arrives au confinement pour t'entendre dire que tu n'es pas artiste mais chômeur car tu n'as eu que de RPI (Régime de Petites Indemnités). Tout cela ne s'apprend pas dans les écoles.

 

Est-ce que vous avez l'impression que ce manque de formation est spécifique au secteur de la musique par rapport à d'autres disciplines artistiques ?

Biche de Ville : J'ai l'impression que la musique c'est l'un des domaines où il y a le moins d'argent. C'est l'un des endroits où l'on te fais bosser le plus gratuitement. On te dit qu'on t'offre les boissons lorsque tu vas donner un concert. Est-ce que tu dis ça à ton médecin lorsque tu te rends chez lui pour des soins ? Bien évidemment que non. C'est lié au fait que la musique pour beaucoup de gens ressemble plus à une passion qu'un métier. Les plateformes de streaming ont tellement donné un accès libre à la musique, qu'on a vraiment l'impression que c'est gratuit. C'est ce manque de crédibilité qu'on donne à la musique qui a poussé à ne pas développer tous ces outils professionnalisants.

Nastassja : En fait, dans la musique toute la production est invisibilisée. Par exemple, dans le théâtre, les répétitions, elles sont payées. À ma connaissance, il y a que le BRASS (le Centre Culturel de Forest) qui le fait. L'argent, c'est une question tabou dans le secteur musical. Je ressens aussi le stéréotype qui est de dire que l'argent va salir ton art. C'est mon avis personnel subjectif. Certains vont accepter un cachet faible car la mission est louable tant par le lieu ou l'engagement. Cependant, cela reste un métier à part entière.

Biche de Ville : Je suis assez engagé et on est venu me chercher afin que je performe dans des événements qui l'étaient aussi. Je l'ai beaucoup fais de façon gratuite. Je me suis finalement demandé qui me soutiens moi. Je pense qu'il faut remettre les pendules à l'heure et se rendre compte que c'est un vrai métier. Il n'y a que le moment où je vais performer pour un public qui est censé me faire manger. J'ai commencé à faire un tri et refuser certains événements pour lesquels, je n'étais pas payé. Par contre, j'ai remarqué que derrière moi, il y avait d'autres artistes prêts à les accepter. Tu finis par t'interroger à propos de la limite que tu es prêt à accepter. Néanmoins, c'est aussi grâce aux performances gratuites qu'aujourd'hui, j'arrive à avoir des concerts qui sont bien rémunérés. Ces derniers me permettent de vivre et d'accepter des concerts engagés. Il faut apprendre à jongler entre les deux.

Nastassja : Dans le podcast, Biche de Ville prononce une phrase qui m'a marqué :"ta lumière ne me fait pas d'ombre." Avec ce projet, nous voulions déconstruire cette notion de concurrence qu'il peut y avoir entre artistes. Déconstruire tant pour les musicien.nes qui sous-estiment la complexité de ce métier que pour les professionnels du secteur qui n'ont pas forcément conscience de la réalité de ces dernier.ères. Il est nécessaire de créer un engouement collectif de personnes qui vivent au quotidien les mêmes angoisses. Ce n'est pas en restant dans son coin que les choses se débloqueront.

Retrouvez les épisodes d'Eye of the Taïga sur les plateformes du FACIR : 

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