Photographie

Etre femme photographe : une question de caractère plutôt que de genre

La photographe Françoise Huguier devant les photos de son exposition "Discrétion" au festival Visa pour l’image, le 30 août 2022 à Perpignan

© RAYMOND ROIG

Miser sur l’attitude en faisant fi du genre, ne pas lâcher un sujet qui tient à cœur, s’unir… du monde arabe à l’Amérique latine ou l’Europe, les femmes photojournalistes luttent pour gagner en visibilité dans un milieu très majoritairement masculin.

"Souvent des responsables de médias m’ont demandé : Tu t’en sens capable ? Sous entendu : parce que tu es une femme… J’en étais plus capable qu’eux !", lance en riant Françoise Huguier, forte de 50 ans de carrière et d’un World Press Photo 1993 pour son journal de bord d’un voyage en solitaire en Sibérie.

En 2021, les femmes représentaient 19% des candidatures à ce prix prestigieux. Plus nombreuses sur le terrain, elles y restent minoritaires (un quart à un tiers des photographes en France selon les enquêtes) pour des revenus souvent précaires.

"Il faudrait que les mecs s’occupent des enfants", estime Françoise Huguier. "J’ai vu beaucoup de mes amies abandonner le métier lorsqu’elles ont eu des enfants. Moi, je n’en ai pas eu", a-t-elle confié à l’AFP, lors du festival Visa pour l’image à Perpignan. Elle y présente "Toute en retrait", rétrospective de ses incursions dans les coulisses du monde, du Mali à la Russie, de Séoul à Durban, de la haute-couture aux bidonvilles.

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Selon l’Observatoire de la mixité de l’association Les filles de la photo, concilier métier et parentalité n’est pour les femmes que l’un des obstacles vers la reconnaissance, avec l’entre-soi masculin des rédactions et des jurys des prix.

Se battre pour sa curiosité

Cette année, elles sont huit femmes sur 25 exposés à Visa, festival majeur du photojournalisme. Françoise Huguier, la doyenne, estime "avoir eu de la chance" pour percer dans les années 70 à une époque "où c’était plus compliqué, pas admis comme aujourd’hui". A 80 ans, elle n’entend pas s’arrêter, d’autant qu’indépendante, elle ne touche que 700 euros de retraite.

Son arme ? "Quand j’ai un truc en tête, je ne lâche pas. Je suis têtue ! Il faut suivre sa curiosité, si on a envie de faire un sujet, il faut se battre".

La benjamine de Visa, Tamara Saade, 25 ans, est sur la même longueur d’onde. "C’est une question de caractère, plus que de genre ou de sexe", ajoute cette Libanaise, dont l’exposition "Sans répit" témoigne de la crise depuis l’explosion catastrophique de 2020 à Beyrouth.

"Il y a toujours eu des femmes photographes, mais on a plus mis en valeur des hommes", estime-t-elle, citant les "inspirantes et incroyables" Myriam Boulos, Tania Habjouqa, Randa Shaath, "toutes ces femmes qu’on découvre en étant un peu plus curieux". "Les femmes photojournalistes ne sont pas cachées. On n’est pas une espèce rare ! C’est juste qu’on n’est pas contactées par les médias."

La force du collectif

La solidarité est l’un des moyens prônés par sa consœur vénézuélienne Ana Maria Arévalo Gosen, 33 ans. "Nous sommes encore très loin de la parité. Toutefois, en Amérique latine, il y a des collectifs qui unissent les femmes […] Nous nous organisons pour faire publier notre travail, nous apprenons les unes des autres […] Le secret c’est unir nos forces pour lutter", conseille-t-elle.

Si Tamara Saade réfléchit avant de sortir seule la nuit dans certains lieux, elle aimerait "ne pas avoir à y penser. Ces questions un homme ne se les pose pas." Et elle dénonce la persistance de "micro agressions" : "j’ai droit à des commentaires que mes collègues hommes ne reçoivent pas […] Personne ne va tenter de jouer avec leur caméra en blaguant".

Mais une femme a-t-elle plus facilement accès à l’intime ? Françoise Huguier, admise jusque dans des couvents en Colombie, met en avant "attitude, responsabilité".

Il faut respecter les gens, prendre le temps. Si on est trop direct, ça ne fonctionne pas.

Un avis que partage Ana Maria Arévalo Gosen, qui expose "Dias eternos : Venezuela, Salvador et Guatemala (2017-2022)", ou ces "jours sans fin" dans des prisons de femmes insalubres et surpeuplées.

"Je ne pouvais atteindre le niveau d’intimité que je recherchais qu’en travaillant avec des femmes […] Mais conter la situation des femmes, c’est conter aussi celle des hommes qui souffrent pareil", dit-elle, estimant qu’une "vision de genre" n’empêche pas de montrer la réalité des unes comme des autres.

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