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La passion selon...

Et si le "J’accuse… !" d’Émile Zola avait changé le visage de l’opéra français ?

Article "J’accuse… !" d’Emile Zola, écrit à l’adresse du Président de la République dans le cadre de l’affaire Dreyfus qui soulève toute la France en janvier 1898.
17 sept. 2021 à 13:303 min
Par Xavier Falques

Le matin du 13 janvier 1898, alors que la France se déchire au sujet de "l’affaire Dreyfus", L’aurore publie en Une, un article dont le titre ne peut laisser le peuple français indifférent : "J’accuse… !". Cette lettre ouverte adressée par Émile Zola au Président de la République enflamme l’opinion publique et force une réponse politique qui prend la forme d’une inculpation pour diffamation. Ne voyant aucune autre solution que l’exil, l’auteur des Rougon-Macquart quitte Paris pour la capitale britannique avant la fin du procès. L’acte politique de Zola aura de multiples conséquences, mais parmi celles-ci, en est une à laquelle on pense peu : la conséquence musicale.

Alfred Bruneau

Pour comprendre cela, il faut rappeler que, depuis plusieurs années déjà, Émile Zola et le compositeur Alfred Bruneau tentent d’introduire l’esthétique naturaliste dans le domaine de l’opéra. Les deux premiers essais (Le rêve et L’attaque du moulin) récoltent un certain succès, mais laissent aux deux amis le sentiment de pouvoir pousser plus avant leur réforme esthétique. Ainsi, en février 1897, soit presque un an avant le pamphlet de Zola, Messidor est créé à l’Opéra de Paris. Son titre – qui n’est autre que le mois des récoltes du calendrier révolutionnaire – sous-entend déjà le drame qui se joue dans l’œuvre, celui d’une révolte paysanne contre un propriétaire d’usine qui capte l’eau des rivières pour en récolter l’or, laissant aux laboureurs une terre sèche et désolée. Dans le dernier acte, Zola et Bruneau offrent, non pas aux laboureurs, mais à la nature (sous la forme d’une avalanche) le privilège de détruire l’usine et de rendre la prospérité à la vallée de l’Ariège. Une fin éminemment symbolique que l’on retrouve sous forme de croyance populaire tout au long du drame sous le nom de La légende de l’or.

Au vu des positions esthétiques de Zola, l’argument de Messidor à de quoi laisser perplexes les adeptes de la littérature naturaliste. Une rivière d’or en Ariège, une légende prophétique, tout cela semble plutôt évoquer Wagner. C’est en cela que réside tout le paradoxe du drame lyrique naturaliste selon Zola et Bruneau. D’une part, l’histoire est contemporaine, les costumes y sont reproduits avec exactitude, le livret est en prose et le sujet expose un conflit social qui n’est pas sans rappeler celui de Germinal, si ce n’est que dans Messidor la fin est heureuse. D’autre part, il transparaît clairement la croyance selon laquelle la musique, contrairement à la littérature, est à même de développer une dimension symbolique et morale qui tend à l’universel.

Les premières représentations de Messidor récolteront un certain succès, bien que rapidement s’élèvent des voix contre la modernité du livret, mais après "J’accuse… !", l’œuvre peinera à être représentée. Elle quittera l’affiche et se relèvera difficilement. Malgré tout, elle sera créée en Belgique en février 1898, soit un mois après la publication du pamphlet Zola, mais la critique est sans appel. On trouve dans le journal Le soir :

Si la représentation d’hier devait être jugée comme une affaire criminelle, je craindrais fort que les prévenus, et l’un d’eux principalement, celui qui accapare à son profit l’attention du public, […], M. Émile Zola, ne fussent condamnés au maximum de la peine.

Indéfectible ami, Bruneau continuera à expérimenter avec Zola, jusqu’à la mort de ce dernier en 1902, avant de reprendre le flambeau et d’écrire lui-même ses livrets. Bien qu’il ne fût pas mis au ban des compositeurs de son vivant, ses drames lyriques semblent ne pas avoir réussi à trouver le soutien de certaines institutions, frileuses de l’odeur de scandale d’un homme qui, contre vents et marées, sera resté fidèle en amitié.

De cette histoire, aujourd’hui, ne subsiste qu’une question : et sans "J’accuse… !" quel visage aurait l’opéra français ?

Pour aller plus loin :

Bruneau, Alfred. À l’ombre d’un grand cœur : Souvenirs d’une collaboration. Nouveau Monde éditions, 2014.

Jean-Sébastien Macke, " D’Émile Zola à Alfred Bruneau. Transpositions et permanence du naturalisme ", in Excavatio, n os 1-2, Toronto, 2004, p. 143-155.

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Xavier Falques est musicologue et sa passion c’est de dresser des liens entre l’art et la musique, soit de manière directe, entre une œuvre d’art et une musique, soit indirectes, entre un style et une musique.

La Passion selon Xavier

Bruneau et Zola

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