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"Et moi, et moi, et moi" de Jacques Dutronc, une chanson entre le ragoût et le dégoût...

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" Et moi, et moi, et moi ", c'est la première chanson de Dutronc qui paraît en 1966. Et c'est le premier texte de Jacques Lanzman que Dutronc se met en bouche. " Et moi " décrit la vie d'un homme qui se positionne par rapport à la marche du monde. Et au milieu des années 60, la marche du monde, ça se dirige pas trop vers le village des Teletubbies...

" Sept cents millions de Chinois. Et moi, et moi, et moi "... Alors, juste une précision : il n'y a jamais eu de mise à jour des chiffres avancés dans la chanson... S'il fallait actualiser tous les chiffres de démographie donnés dans la chanson, le premier à corriger serait celui-ci : "sept cents millions de Chinois" qui deviendrait - aujourd'hui - " un milliard 400 millions de Chinois. Et moi, et moi, et moi. " Mais ne faisons pas violence au texte, et tenons-nous en aux paroles originelles.

" Sept cents millions de Chinois. Et moi, et moi, et moi. Avec ma vie. Mon petit chez moi. Mon mal de tête. Mon point au foie. J'y pense et puis j'oublie. C'est la vie, c'est la vie. " 

Un homme banal face à la marche du monde et face au reste du monde car aux sept cents millions de Chinois de la première strophe, il faut ajouter - plus loin dans la chanson - qui est balisée sur ce comptage : 80 millions d'Indonésiens, 3 ou quatre cents millions de Noirs, 300 millions de Soviétiques, 500 millions de Sud-Américains et 50 millions de Vietnamiens… Ca en fait du peuple avec - au centre - la petite personne du narrateur qui s'ajoute au bas de la facture ... Comme pour insister sur un fait : la course du monde ne peut se faire sans lui… La chanson, qui est carrément une chanson de société (n’oublions pas que Lanzman est journaliste), parle de surpopulation et avance comme une parodie de protest song à la française. Comme un pastiche de critique.

 

Ce qui est marquant dans la chanson de Jacques Dutronc, c’est qu’il oppose la misère humaine au confort matériel.

Face aux malheurs du monde, le narrateur parle de " mon p’tit lit en plume d’oie ". Il évoque aussi son bain : " Je suis tout nu dans mon bain. Avec une fille qui me nettoie "

Autre exemple : " Trois ou quatre cents millions de Noirs. Et moi, et moi, et moi. Qui vais au brunissoir " Le brunissoir est un outil qui permet d’obtenir le " brunissage " c’est-à-dire un effet de brun, de doré, de noir. Il est en train de nous dire qu’il y a 4 cents millions de Noirs qui souffrent, mais que, lui, il va au brunissoir – métaphore pour banc solaire pour avoir la peau plus cuivrée. Mieux, il dit qu’il va au " brunissoir " et " au sauna pour perdre du poids " … Or, on ne le voit pas tout de suite, mais toute la chanson est pratiquement construite sur l’idée d’une abondance de nourriture dans notre société occidentale par rapport au manque, voire aux famines subies par ce qu’on appelle, à l’époque, les pays en voie de développement. D’un côté, des Noirs qui souffrent - c’est l’Afrique. De l’autre, le personnage qui va au sauna perdre du poids.

Autre exemple, autre strophe : " 80 millions d’Indonésiens. Et moi, et moi, et moi. Avec ma voiture et mon chien. Son Canigou quand il aboie " D’un côté, les difficultés de nutrition en Indonésie. De l’autre, le chien qui est nourri dès qu’il aboie grâce à ce Canigou – marque célèbre de bouffe pour clébards, qui n’est pas du placement de produit mais qui relève de la licence poétique.

 

Autre exemple qui prouve que " Et moi, et moi, et moi " est une chanson sur l’alimentation mondiale et les problèmes de surpopulation : " Neuf millions de crève-la-faim. Et moi, et moi, et moi. Avec mon régime végétarien " On ne peut pas être plus clair : y’a des millions de gens qui n’ont rien à manger mais moi, je garde ma ligne par respect pour les droits des animaux. Pour vous dire AUSSI combien cette chanson est visionnaire.

Et ça continue, les histoires de bouffe et de malnutrition des peuples. Encore ceci dans le texte : " 50 millions de Vietnamiens. Et moi, et moi, et moi. Le dimanche à la chasse au lapin. Avec mon fusil, je suis le roi " Évocation de la guerre du Vietnam par cette métaphore du terroir – la chasse au lapin, le fusil – mais encore l’image d’une abondance et d’un confort (manger du lapin le dimanche), bien-être que les villages communistes ne peuvent plus connaître – eux, qui avalent du Napalm…

On est ici en pleine opposition de civilisation : entre le ragoût et le dégoût…    

 

Pour terminer, on ne peut pas se contenter de seulement souligner le cynisme, ou l’ironie du personnage de " Et moi ". Il faut aussi entendre son émoi. Quand il évoque tous ces malheurs du monde, on peut aussi traduire ce " Et moi, et moi, et moi " comme une expression de l’individualisme de l’époque, mais aussi comme une crainte, une inquiétude – un émoi – devant cette course du monde qui semble aller à sa perte…

 

Écoutez "Et moi, et moi, et moi" de Jacques Dutronc :

Jacques Dutronc "Et moi, et moi, et moi" (live officiel) | Archive INA

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« Et moi, et moi, et moi » de Jacques Dutronc

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