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Eric Zemmour : pourquoi la RTBF ne veut pas "tartiner" sur sa possible candidature à la présidentielle française ?

Des affiches du "presque candidat" Eric Zemmour fleurissent déjà en France, comme ici dans l’est du pays.

© AFP

24 nov. 2021 à 05:59Temps de lecture7 min
Par Un article Inside de Jérôme Durant, Journaliste à la rédaction Info

►►► Cet article a été publié le 24 novembre 2021, quelques jours avant qu'Eric Zemmour ne se présente officiellement comme candidat à la présidentielle française.

Télé, radio, presse écrite : Eric Zemmour n’est pas encore candidat – il le sera peut-être bientôt – qu’il est déjà omniprésent dans tous les médias français. Qu’il présente son nouveau livre, qu’il s’amuse à viser des journalistes avec un fusil lors d’un salon de l’armement, qu’il demande à une femme d’ôter son voile lors d’une séquence médiatique savamment orchestrée, le résultat est le même : les journalistes français parlent abondamment de lui, non sans s’interroger sur la pertinence de cette couverture médiatique abondante.


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Le rapport des médias français à l’ancien chroniqueur de CNews peut même virer à la schizophrénie, comme dans cette émission du 20 octobre de "Quotidien". Après avoir commenté la visite au salon de l’armement, le présentateur Yann Barthès tente l’exercice un peu lunaire de débattre du cas Zemmour, mais en ne prononçant plus, et de manière volontaire, le nom du polémiste, histoire de ne pas lui faire de promotion.

Le Parisien a été l’un des innombrables médias français à revenir sur la "blague" d’Eric Zemmour, à l’occasion d’un salon de l’armement, le 20 octobre.
Le Parisien a été l’un des innombrables médias français à revenir sur la "blague" d’Eric Zemmour, à l’occasion d’un salon de l’armement, le 20 octobre. Le Parisien

Cette attention médiatique hexagonale n’a évidemment pas échappé au radar de la RTBF. Mais, malgré l’intérêt habituel des médias belges pour la politique française, la RTBF parle jusqu’ici très peu d’Eric Zemmour.

Tant qu’il n’est pas candidat, on ne va pas en faire des tonnes

"En comparaison avec les médias français, on suit beaucoup moins", confirme Ambroise Carton, journaliste à la rédaction Internet. "On ne couvre pas sa précampagne. Quand on parle de lui, c’est sur un dossier spécifique, comme une affaire judiciaire en cours ou la théorie du grand remplacement", dont Eric Zemmour est un adepte.

Résultat : entre la rentrée de septembre et la publication de cet article, Eric Zemmour n’a fait l’objet que de sept articles ou dépêches d’agence sur notre site internet.

Le JT, aussi, en a parlé, avec parcimonie, notamment le 19 septembre 2021, au travers d’un direct de notre correspondante à Paris, Adeline Percept, au sujet du positionnement politique et des condamnations d’Eric Zemmour.

Eric Zemmour : polémiste sulfureux

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"On ne s’interdit pas de parler de Zemmour", précise Annick Capelle, la responsable éditoriale Europe. "Mais tant qu’il n’est pas candidat, on ne va pas en faire des tonnes." Cette ligne éditoriale a été entérinée lors d’une réunion des chefs de rédaction à la fin du mois de septembre. C’est Annick qui avait souhaité mettre le sujet sur la table, quelques jours après un sujet du JT consacré à la tournée de promotion du nouveau livre d’Eric Zemmour.

"La réserve qu’on avait par rapport à ce sujet du JT", explique Annick, "c’est qu’il n’insistait pas assez sur le fait que Zemmour a fait l’objet de plusieurs condamnations par la justice, dont une définitive en 2011 pour provocation à la haine raciale".

Ce qui a notamment guidé cette réflexion, c’est l’expérience acquise par la rédaction depuis la campagne qui a permis à Donald Trump de devenir président des États-Unis de 2017 à 2021. "Ce qu’on évite à tout prix, c’est de rebondir sur la moindre petite phrase. Ce n’est pas de la censure, on évite le sensationnalisme", précise Annick. "On a tiré les leçons de la période Trump où il est arrivé qu’on diffuse des sujets dans lesquels on laissait Trump affirmer des choses fausses, qu’on savait fausses, mais qui n’étaient pas suffisamment recadrées."


►►► A lire aussi sur la page INSIDE de la rédaction : "L’Info RTBF est-elle "anti-Trump" ?"


Et notre collègue d’établir un parallèle entre la couverture médiatique qui a pu servir les intérêts de Donald Trump à l’époque et celle dont bénéficie aujourd’hui Eric Zemmour en France. "Les médias français sont un peu enfermés dans ce cercle vicieux là. Pour eux, c’est très difficile de ne pas en parler. Pour nous, la situation est beaucoup plus confortable", admet notre collègue.

Revoir l’émission des Décodeurs (La Première) du 17 septembre au sujet du rôle des médias dans la popularité d’Eric Zemmour.

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Et s’il est candidat, parlera-t-on plus de Zemmour ?

Oui, la question ne fait aucun doute au sein de la rédaction. "L’enjeu serait alors énorme", rappelle Annick. "On parlerait de lui comme on parle des autres candidats de premier plan."

"Un candidat comme les autres. Pas plus, pas moins", enchaîne Marc Sirlereau, notre collègue journaliste qui couvrira sa cinquième élection présidentielle française, lorsqu’on lui demande comment il abordera le cas Zemmour sur le terrain.

"Avec Zemmour, le problème, c’est que tu peux trouver tous les jours une façon d’en parler", estime Caroline Hick, responsable de la rédaction internationale. "Nous, on veut seulement en parler le jour où on ira au-delà du phénomène médiatique, où il y aura un vrai enjeu car il sera candidat à l’élection. A ce moment-là, ses propos, ses attitudes mériteront d’être relayés : ce seront les faits de campagne d’un candidat officiel", argumente Caroline.

Mais comment parler de lui, et avec quelles balises ?

La réunion des chefs de rédaction a permis à nos équipes de s’accorder sur certains principes. Le premier : oui aux reportages encadrés et contextualisés – "challenger ses idées, ses infos, ses chiffres" – non aux directs, plateaux et débats : "tout comme on ne donne pas la parole en direct à l’extrême-droite en Belgique, on ne prendra pas Eric Zemmour en direct sur nos antennes", détaille Caroline.

S’il était par exemple question d’en faire l’invité de Thomas Gadisseux dans la matinale sur La Première, "on ne le fera pas", tranche Annick, "car on connaît le pedigree du bonhomme, on sait les risques de dérapage, exactement comme avec Marine Le Pen."

Alors, comme la candidate du Rassemblement national, comme le Vlaams Belang chez nous, Eric Zemmour se voit-il donc appliquer le principe de cordon sanitaire médiatique, déjà largement évoqué dans cet article Inside ?

"De facto, oui", répond Frédéric Gersdorff, directeur adjoint de l’information de la RTBF. "Mais la question ne s’est pas encore posée parce que la RTBF ne souhaite pas, aujourd’hui, avoir son intervention en direct. Elle se posera concrètement quand il sera candidat à la présidentielle."

Un autre principe guidera le travail de nos équipes lors de la campagne présidentielle à venir, à savoir rappeler systématiquement le casier judiciaire d’Eric Zemmour. "Il nous faut repréciser, à chaque fois, qu’il a été condamné pour provocation à la haine raciale", insiste Caroline.

Pour le reste, suivre sa campagne requiert-il une attention et une démarche particulières ? Pas vraiment, à en croire notre collègue Marc Sirlereau, qui a suivi toutes les présidentielles françaises depuis 2002. "Il faut prendre ce qu’il dit comme pour ce que dit tout politique", sourit Marc. "Il faut tout vérifier."

En juin, déjà, fleurissaient des affiches d’Eric Zemmour dans les rues de Paris.
En juin, déjà, fleurissaient des affiches d’Eric Zemmour dans les rues de Paris. Olivier Morin – AFP

Frédéric, lui, insiste sur la nécessité de ne pas feuilletonner : "ne pas faire comme certains médias français qui surréagissent à chaque légère baisse ou hausse dans les sondages", estime celui qui a couvert la soirée électorale présidentielle de 2017 depuis le quartier général de Marine Le Pen.

Ne pas feuilletonner, cela ne veut pas dire se priver de sujets pertinents sur la société française et ses évolutions. "On doit s’intéresser à l’électorat potentiel de Zemmour", dit Marc. "Pourquoi des électeurs de la droite traditionnelle ou de Le Pen sont séduits par Zemmour ? Comment séduit-il aussi plus largement, parmi les cadres supérieurs ou la droite catholique ? Ce sont des questions qu’il faut se poser, même s’il ne faut pas que l’identité et l’immigration soient les seuls sujets de la campagne", estime le journaliste qui couvrira les élections françaises principalement pour la radio.

"Il y a une série de reportages intéressants qui peuvent être faits sur Zemmour", confirme Frédéric. "On les a déjà listés, mais on ne les sortira qu’une fois qu’il sera candidat, ce qui n’est pas à l’ordre du jour."

Et comment le qualifier : d’extrême-droite ou… ?

Immigration, Islam, identité nationale, ou encore législation sur les armes à feu : beaucoup de thèmes abordés par Eric Zemmour le rapprochent de l’extrême-droite. Alors que certains médias ou journalistes préfèrent lui appliquer les termes de droite nationale ou de droite dure, lui se dit gaulliste, bonapartiste et se revendique de la droite populaire.


►►► A lire aussi sur la page INSIDE de la rédaction : ""Ultra-droite", "Extrême droite", "Droite radicale"… Quels mots pour quelle réalité ?"


Autant de terminologies qui peuvent entretenir la confusion, mais certainement pas dans la tête de notre collègue Marc. "Eric Zemmour a un discours bien plus décomplexé que Marine Le Pen. Elle ne parle plus du passé, du Maréchal Pétain, lui oui. Par rapport à lui, elle a un discours très propret."

Pour autant, à l’heure actuelle, la direction de l’info recommande une certaine prudence à ses journalistes. "C’est encore délicat de le placer sur l’échiquier politique", nuance Annick. "Évitons d’utiliser systématiquement le terme 'extrême-droite', car on ne connaît pas encore son programme."

Frédéric abonde dans ce sens : c’est effectivement "le programme qu’il développera lors des élections présidentielles qui permettra de qualifier ou non son parti ou sa personne d’extrême-droite".

Selon le directeur adjoint de l’information, s’il y a bien des indices – "c’est ce qui nous incite à la plus grande précaution" – il n’y a pour l’heure "pas d’éléments structurels qui permettent de conclure qu’il est un homme politique d’extrême-droite. Aujourd’hui, c’est juste un homme politique qui cherche le buzz et teste les réactions de la société française".


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.

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