RTBFPasser au contenu
Rechercher

Week-end Première

"En déménageant, c’est une nouvelle construction de nous-mêmes que nous avons à faire"

Invité : Thibaut Sallenave

Philosphie du déménagement

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Thibaut Sallenave nous propose de penser un moment important de nos vies, synonyme de renouveau et d’espoir pour certains, de stress pour d’autres. Pendant la crise du Covid, nous sommes très nombreux à en avoir rêvé. Nous sommes nombreux aussi à le faire en été. Le philosophe consacre son nouveau livre au déménagement.


Thibaut Sallenave publie Changements d’adresse, une philosophie du déménagement, aux Editions de L’Aube.


Thibaut Sallenave met des mots sur les sentiments qui nous traversent et sur les vraies questions d’identité qui se jouent là, car déménager, ce n’est pas seulement changer de lieu.

Dans chaque lieu que nous habitons, nous projetons une certaine image, une part de nous-mêmes. Nous essayons même d’incarner ce que nous sommes dans le lieu que nous habitons. De sorte que lorsque nous décidons d’en changer ou lorsque nous avons à en changer, nous procédons à un véritable réagencement de notre propre identité.

En changeant les meubles, en mettant les objets dans les cartons, en nous déplaçant, en investissant un nouveau lieu, c’est une nouvelle représentation de nous-mêmes, une nouvelle construction de nous-mêmes que nous avons à faire.

"Nous sommes profondément liés à nos objets"

Déménager, c’est aussi trier. Qu’est-ce qu’on jette, qu’est-ce qu’on donne, qu’est-ce qu’on garde ? Et c’est parfois très compliqué.

Parce qu’on s’identifie, pour une part, à ces objets familiers qui nous entourent. Ils sont en quelque sorte notre ancrage matériel. On voudrait croire que nous sommes des êtres parfaitement mobiles, qui sommes partout chez nous, qui pouvons nous déplacer où nous le voulons.

Mais en fait, nous sommes profondément liés à ces objets. De sorte que lorsque nous avons à les déplacer, à les mettre dans un carton, à nous en séparer provisoirement, nous sommes privés de cet ancrage matériel et nous pouvons être pris d’une sorte de vertige, suspendus entre deux états, entre deux phases de notre propre être. Thibaut Sallenave ressent ce vertige lorsqu’il est privé de ses livres, il se sent "un peu tout nu, un peu désapproprié de lui-même".

Mais il croit aussi que ces moments peuvent être intéressants, dans la mesure où nous sommes, pour une fois, un peu libres de ces projections de nous-mêmes – ces livres, ces meubles, ces tableaux, ces photos…. Cela peut être d’abord des moments de reconstruction, puis aussi de liberté un peu inattendue. Ce sont des moments où nous sommes un peu voyageurs sans bagages, allégés de nous-mêmes. Cela peut donner une forme d’exaltation.

Thibaut Sallenave publie Changements d’adresse
Thibaut Sallenave publie Changements d’adresse Editions de l'Aube

Quand le déménagement est contraint

Certains déménagements sont des vrais projets de vie, mais d’autres sont subis, suite à une séparation ou à une perte d’emploi. Comment, dans ce cas, trouver du sens et se projeter malgré tout dans un futur meilleur ?

Si nous vivons le déménagement comme subi, nous pouvons le vivre comme une sorte de dépossession, voire d’exil. On est obligé de quitter le lieu dans lequel on s’est trouvé, dans lequel on a été heureux, dans lequel on pense parfois rétrospectivement avoir été heureux, explique Thibaut Sallenave.

Dans ces cas-là, le déménagement est difficile et le temps de la reconstruction peut être long. Il se fait tout de même, si l’on comprend que déménager, ce n’est pas simplement une négation, une négation de soi. C’est aussi un processus de transformation qui peut se faire à bas bruit, lentement, involontairement. 

"Il faudrait pouvoir se dire que même dans ces moments difficiles, quelque chose de nous-mêmes va réapparaître. On peut avoir l’impression de traverser une période de stérilité, dans laquelle rien de bon ne se produira, mais en même temps, cette période peut donner lieu à une forme de renaissance progressive ou subite."

Il ne faut pas fermer la porte à l’inattendu, à l’imprévisible de cette forme de renaissance.

"Nous sommes des êtres en mouvement"

Certains vivent toute leur vie dans la même maison. C’est quelque chose qui paraît difficile à Thibaut SallenaveIl faut bien déjà quitter le domicile parental. On voit bien que sinon, il y a une sorte d’inaccomplissement.

Le déménagement est quelque chose qu’à un moment, il faut accepter, dit-il. A trop s’enfermer dans un même lieu, à trop choisir d’y demeurer, on risque de s’emprisonner dans une sorte de routine. Il y aurait l’illusion d’une sorte d’autosuffisance – je peux vivre chez moi toute ma vie, je n’ai besoin de personne, je n’ai pas besoin de me réinventer -, une sorte d’autarcie.

Mais je crois que c’est une illusion. L’illusion de l’autosuffisance, de l’adéquation parfaite entre le lieu qu’on habite et l’être que l’on est. Parce que nous sommes des êtres en mouvement, en transformation perpétuelle, et qu’il y a bien un moment où nous sentons que le lieu ne nous correspond plus.
Après, il faut avoir la possibilité, parfois l’audace de le quitter, d’oser inventer un autre soi dans une autre demeure.

Notre identité narrative

Thibaut Sallenave rappelle le concept d’identité narrative, selon Paul Ricoeur. Nos déménagements s’inscrivent dans une identité narrative, par le récit que nous pouvons faire de notre propre vie. Cela nous permet de donner rétrospectivement un certain sens à notre vie, par la possibilité même de la raconter, d’évoquer nos souvenirs liés à tel ou tel objet.

Nos déménagements, en réagençant nos intérieurs, réagencent aussi les différents récits que nous pouvons faire de notre propre vie. De sorte qu’il n’y a peut-être pas une cohérence parfaite de tout ce que nous pouvons raconter de nous-mêmes, mais c’est peut-être tant mieux.

Sur le même sujet

L’habitat léger séduit en Wallonie, mais se régule aussi

Nature & Découvertes

Le nombre de permis de bâtir pour des habitations unifamiliales au plus haut depuis 1997

Belgique

Articles recommandés pour vous