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Elections en Russie : "Dans notre pays, les femmes ont toujours occupé des fonctions importantes"

Elections en Russie : "Dans notre pays, les femmes ont toujours occupé des fonctions importantes"
16 sept. 2021 à 04:059 min
Par Aurélie Didier

L’interview de Maria Zakahrova a été difficile à décrocher. Il faut dire que la dame russe répond rarement aux sollicitations des médias occidentaux. Directrice de la communication du ministre des Affaires étrangères Serguei Lavrov, c’est une personnalité aussi déterminée et charismatique que lui.

A force de persévérance et en passant par divers canaux pendant plusieurs semaines, nous avons enfin réussi à nous faire accepter pour un entretien minuté de 15 minutes ; avec un accord, celui de ne parler que de son parcours de femme et pas de politique.

Le siège du ministère russe des Affaires étrangères à Moscou, le 15 avril 2021.
Le siège du ministère russe des Affaires étrangères à Moscou, le 15 avril 2021. AFP

Nous avons rendez-vous dans les bâtiments des Affaires étrangères russes, le célèbre MID, en plein centre de Moscou. La façade, avec ses 172 mètres de haut, a de quoi impressionner. Le MID fait partie des "7 sœurs" de Moscou, 7 bâtiments semblables et d’architecture stalinienne. L’accueil du service de presse est chaleureux et cadré. L’entretien se fera dans le studio télévisé du ministère – et pas ailleurs – avec l’interprète du service. Nous avons une heure pour régler les détails techniques et nous n’aurons droit qu’à quelques "plans de coupe", images pour illustrer le reportage, lors de l’arrivée de madame Zakharova. Pas question de la filmer dans son travail quotidien, son bureau ou en réunion.

Maria Zakharova, l'un des femmes les plus influentes de Russie ?

Classée parmi les 100 femmes d’influence dans le monde par la BBC en 2016, Maria Zakharova a gravi les échelons jusqu’à atteindre son poste actuel, très en vue. Suivie par de nombreux Russes sur son compte Instagram, elle est très populaire dans son pays. Beaucoup ne seraient pas étonnés de la voir occuper un poste de ministre dans les années qui suivent.

La directrice de la communication arrive entourée de son équipe. Allure à la fois puissante et féminine. On comprend qu’elle occupe ce poste avec aisance et rigueur.

Maria Zakharova arrive pour une interview avec la RTBF au Ministère des Affaires étrangères russe à Moscou – Juin 2021.
Maria Zakharova arrive pour une interview avec la RTBF au Ministère des Affaires étrangères russe à Moscou – Juin 2021. RTBF

Vous êtes directrice de la communication du ministère des Affaires étrangères. Qu’est-ce qui a été déterminant dans votre parcours personnel et professionnel pour accéder à ce poste ?

"Je suis arrivée au ministère juste après l’université. J’étais à l’Université des Relations Internationales, je voulais devenir diplomate et je n’envisageais pas de travailler dans le domaine de l’information. Je voulais être orientaliste, spécialiste de la langue chinoise et je voulais aussi travailler au MID. Donc j’ai fait mes études à MGIMO, l’Institut d’Etat des Relations Internationales de Moscou. J’ai eu des stages au ministère et à l’ambassade de Russie à Pékin. Puis j’ai été embauchée ici."

"Il n’y avait pas de place pour les spécialistes de la langue chinoise donc on m’a proposé de travailler dans le domaine de l’information, car j’avais été à la 'faculté de l’information', cette faculté s’appelait ainsi autrefois. Donc j’ai réfléchi… Je ne peux pas dire que c’était mon rêve. Mais je rêvais de travailler au ministère et c’est pour cela que j’ai accepté ce compromis et que j’ai commencé à y travailler. Puis j’ai été séduite par ce domaine de l’information qui se développait d’une manière très dynamique. Je suis passée par tous les échelons. J’ai commencé par le poste d’attachée et je suis montée jusqu’à celui de directrice du département […] Je me souviens de presque chaque jour de mon travail. Et chaque jour de mon travail m’est cher : par mes victoires, peut-être par quelques défauts et par le fait de dépasser ces défauts."

Chaque jour de mon travail m’est cher : par mes victoires, peut-être par quelques défauts et par le fait de dépasser ces défauts

La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, s’adresse aux médias à Moscou, le 29 mars 2018.
Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, accompagné de Maria Zakharova, arrive pour donner sa conférence de presse annuelle à Moscou, le 15 janvier 2018.

Selon certains médias occidentaux (classement de la BBC, ndlr), vous faites partie des femmes les plus influentes de votre pays. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Sur quels dossiers pouvez-vous avoir de l’influence ?

"Je ne sais pas ce que veulent dire ces journaux, à mon avis ce n’est pas objectif, je ne sais pas sur quels faits ou résultats se basent ces appréciations. Je ne sais pas comment les journalistes et les sociologues pensent que je suis une femme d’influence. Oui, je comprends que je m’occupe non seulement du domaine de l’information au sein de l’information, mais que je suis aussi une personne publique. Je fais partie de cet espace média, on me connaît, je donne des interviews, je participe à des programmes à la télévision. C’est ce qui s’appelle avoir une popularité dans les médias, donc je suis d’accord avec vous, on me connaît."

 

Il y a des images qui rendent la vie plus simple et peut-être que cela simplifie la vie des journalistes

"En ce qui concerne l’influence, c’est plutôt une question de politologie, des personnes représentent tels ou tels partis : des sénateurs, des députés, des parlementaires. Dans ce cas-là on peut parler d’influence. Comment ils votent. Comment ils peuvent déterminer un vote en leur faveur ou en faveur de leurs initiatives. Je ne suis pas une femme politique. Je suis une fonctionnaire d’Etat. Mais grâce à cet élément de popularité et de reconnaissance, grâce au fait que je m’occupe aussi de politique extérieure, que je fais des commentaires là-dessus, de nombreuses personnes pensent qu’il y a une certaine dimension politique. Je pense que les mass media utilisent des clichés. Il y a une image, mais après, personne ne veut détailler cette image. C’est une étiquette. Je pense que c’est un modèle simpliste. Il y a des images qui rendent la vie plus simple et peut-être que cela simplifie la vie des journalistes."

Quelles sont, selon vous, les facilités et difficultés pour une femme pour accéder à des postes à responsabilité en politique et dans les entreprises en Russie ?

"C’est une question intéressante, et je suppose que vous vous attendez à ce que je réponde de la manière suivante : quelles sont les entraves extérieures qu’elles doivent dépasser avant d’arriver à des résultats ? À mon avis, la chose plus importante, ce sont les barrières et les restrictions intérieures de la femme. Pourquoi je pense ainsi ? Parce que du point de vue de la législation en Russie, la femme a toujours occupé des places importantes. Selon la législation, nous avons des droits égaux entre les femmes et les hommes. Il n’y a donc pas de problème de ce côté."

À mon avis, la chose plus importante, ce sont les barrières et les restrictions intérieures de la femme

"Mais il y a le choix intime de la femme. Et ce choix, il est difficile à faire. Il faut trouver le chemin du développement. Nous avons de très belles traditions en Russie, la femme peut faire n’importe quel choix. Elle peut devenir mère, femme, professionnelle ou occuper un poste important dans son entreprise. La femme peut aussi combiner tous ces aspects […] Moi j’enseigne dans plusieurs universités russes et je communique avec le public, avec les étudiantes qui viennent d’entrer à l’université ou qui terminent leur cursus. On débat très souvent de ce choix difficile qu’elles doivent faire. Personne ne les force. C’est un dialogue intérieur qu’elles doivent mener avec elles-mêmes. Elles reçoivent l’éducation et elles doivent choisir ce qu’elles veulent faire : la carrière, la famille, devenir mère. Chacune d’entre elles passe par ce choix."

"A mon avis c’est la chose la plus difficile. Croyez-moi, c’est ma propre expérience qui me le dit, c’est l’expérience de mes collègues et de mes très bonnes amies, c’est l’avis des gens que je rencontre, c’est ça le plus grand problème. La femme doit savoir trouver un compromis pour combiner toutes les choses : la spécialiste, la mère, la femme, la fille aussi, ou par exemple, s’adonner complètement à sa carrière. C’est la difficulté la plus importante à mon avis je ne vois pas d’autres difficultés."

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En Occident, beaucoup de femmes font face au problème du plafond de verre. Est-ce similaire en Russie ou pas ?

"J’aime aussi parler de l’ensemble de l’Occident, c’est un terme qui existe chez nous. Mais à mon avis ce n’est pas correct et dans chaque pays de l’Union européenne ou des Etats-Unis, la France, l’Allemagne, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, etc., il y a des traditions respectives."

"J’ai travaillé en Occident, j’ai beaucoup d’amis et de collègues qui travaillent et qui habitent là-bas. Dans chaque pays il y a des bonnes et des mauvaises choses, le problème du plafond de verre ou celui du matriarcat, la politique de genre qui est parfois étrange et que je ne comprends pas forcément. Partout, il y a des particularités, il ne faut pas simplifier, il faut regarder chaque cas de figure et le comprendre. Mais dans notre pays et du point de vue de la législation, il n’y a pas de restriction dans l’opinion publique. Personnellement, je ne vois pas d’entrave.

Nous avons eu des dirigeantes, des impératrices. Tous les pays n’ont pas la fierté d’avoir cette histoire

"Historiquement, il n’y a pas eu de moment où il a fallu dépasser certains stéréotypes. Regardez l’histoire, il y a 300 ans ou même plus, puis pendant les temps modernes, les femmes ont toujours joué un rôle particulier. Nous avons eu des dirigeantes, des impératrices. Tous les pays n’ont pas la fierté d’avoir cette histoire. Donc je ne vois pas de problème."

"À mon avis cela dépend du choix intérieur de chaque femme. Dans notre pays, les femmes veulent avoir le temps pour tout. Elles veulent être belles, elles veulent rester femme, elles veulent faire leur carrière, elles veulent être indépendantes d’un point de vue financier, elles veulent avoir une famille et en même temps elles veulent avoir un mari qui correspond à tous leurs critères. Et parfois elles ne comprennent pas qu’il est difficile de combiner tous ces aspects. Parfois, il faut savoir faire un compromis. Et c’est souvent dans la recherche de ce compromis que surgissent les problèmes."

"Dans notre département, il y a beaucoup de femmes. Au ministère, chaque année il y a de nouvelles femmes. 50% de femmes occupent un poste au ministère. Ce chiffre peut varier, mais c’est un pourcentage global. Auparavant, dans l’Union soviétique, la diplomatie, ce n’était pas pour les femmes, mais, aujourd’hui, les jeunes ne voient pas de restrictions, le chemin est ouvert."

Les prochaines élections en Russie auront lieu ce 19 septembre 2021. Y a-t-il assez de femmes à la Douma ? Faut-il plus de femmes au pouvoir ? Et de manière plus générale, les droits des femmes doivent-ils encore être améliorés en Russie ?

"Je pense que ce sont les femmes qui doivent le déterminer elles-mêmes. A mon avis, il est impossible de le faire à la place des femmes. On ne peut pas dire à une femme : 'Toi, tu es obligée d’aller à la Douma, parce que la Douma manque de femmes'. Personne ne peut dire à l’électorat féminin qu’il doit voter pour les femmes parce qu’il y a peu de femmes à la Douma. Si une femme veut y entrer et devenir députée, elle doit faire une campagne qui est digne, proposer son programme, sa vision, sa candidature. Et ce n’est qu’après que l’électorat fait son choix."

"Par exemple, en France, – je ne connais pas le cas de la Belgique – à l’époque j’étais très étonnée en apprenant que dans le ministère des Affaires étrangères, il y avait des quotas, avec par exemple un nombre déterminé de femmes pour certaines postes. Je pense que c’est un peu étrange, parce qu’il n’y a pas une bonne concurrence dans ce cas-là. Or, la concurrence, c’est le gage de nombreux processus. Cette compétitivité normale est nécessaire. Ta carrière ne doit pas dépendre du fait qu’on te désigne à tel ou tel poste, mais elle doit se construire parce que tu es digne, tu es prête du point de vue professionnel."

"De plus, ces quotas mettent en question les qualités professionnelles des femmes. C’est un peu humiliant à mon avis. Et cela crée de nombreux problèmes. Mes collègues français du ministère des Affaires étrangères français me disaient qu’il n’était pas possible de remplir tous les postes à responsabilité parce qu’il n’y avait pas assez de femmes et qu’on ne pouvait pas désigner un homme. Il y a un mot en russe qui signifie qu’on est allé un peu trop loin, et à mon avis c’est le cas dans cette situation-là. Il ne faut pas imposer quoi que ce soit, il faut suivre le choix de la femme. Si la femme se sent capable de participer au processus politique, elle doit avoir le feu vert […]"

Comment voyez-vous le futur de votre carrière ? Est-ce que vous visez un poste de ministre ? Et si oui dans quel domaine ?

"Puisque vous me donnez carte blanche et que vous me dites 'sans fausse modestie', alors je peux répondre en toute franchise. Tous les journalistes ne me posent pas des questions pareilles ou ne me proposent pas de nier toute modestie. Alors en réponse et en guise de remerciement, je peux vous dire je veux être heureuse en tant que personne et en tant que femme. Qu’est-ce que je dois avoir pour ça ? Je vais voir."

Maria Zakharova arrive à une réunion du ministre russe des Affaires étrangères et du conseiller à la sécurité nationale du président américain dans le centre de Moscou, le 22 octobre 2018.
Maria Zakharova arrive à une réunion du ministre russe des Affaires étrangères et du conseiller à la sécurité nationale du président américain dans le centre de Moscou, le 22 octobre 2018. AFP

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