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Election présidentielle : pourquoi l'extrême droite cartonne dans le nord de la France, mais reste inexistante dans le Hainaut frontalier ?

Marine Le Pen en meeting à Bouchain, près de Valenciennes, dans le nord de la France, le vendredi 11 mars 2022

Le premier tour de l'élection présidentielle française aura lieu le 10 avril et déjà, les observateurs scrutent le score de l'extrême droite. Marine Le Pen avait recueilli 21,30% des voix au premier tour, et cette fois-ci, elle pourra encore compter sur ses "bastions", parmi lesquels : la région Hauts-de-France. Ce nord du pays qui l'avait placée en tête au premier tour en 2017, cette région Hauts-de-France qui abritait les deux seuls départements où Marine Le Pen a battu Emmanuel Macron au second tour en 2017 : le Pas-de-Calais et l'Aisne. Bref, la région frontalière de la France semble sourire à la candidate RN, alors que la province belge voisine, le Hainaut, n'offrait que 3% des voix aux différentes listes d'extrême droite aux législatives de 2019, pas de quoi envoyer un élu au Parlement. Alors, pourquoi le Nord français vote-t-il à l'extrême droite et le Hainaut frontalier à gauche ? Analyse.

Le 11 mars dernier, la candidate du Rassemblement national, organisait un meeting dans la salle des sports de Bouchain, près de Valenciennes. La salle de 1000 personnes est pleine, le discours de 50 minutes bien rodé. Et parmi ces 50 minutes de discours, seules 10 minutes sont consacrées à l'immigration, la sécurité, l'identité, la nation, les thèmes de prédilection de l'extrême droite. "Nous voulons un Etat qui engage sans faiblir la reconquête républicaine des 1514 quartiers placés sous la loi des caïds et des islamistes", lance-t-elle après 20 minutes sur les huées des sympathisants venus l'écouter. Mais il y a une impression de service minimum sur ces thèmes. Car le reste du meeting sera consacré à la hausse des prix du carburants, à cette région de France délaissée par la mondialisation, aux usines fermées, aux difficultés pour les jeunes de se lancer dans la vie active, aux retraites et même aux salaires trop bas. Et Marine Le Pen de plaindre "les employés pour lesquels avouons-le, il manque 200€ sur la feuille de paie" et de promettre d'inciter "les entreprises à augmenter les salaires de 10% jusqu'à 3 fois le SMIC". A la sortie de la salle des sports de Bouchain, sur 10 militants interrogés, 9 retiendront en particulier ses mesures pour le pouvoir d'achat, la réduction de la TVA sur l'essence et les aides pour les jeunes et les retraités. "Là où historiquement le Front National de Jean-Marie Le Pen était farouchement opposé aux communistes et aux politiques de gauches, le RN s'y ouvre de plus en plus", résume Benjamin Biard, expert de l'extrême droite aux CRISP.

Les nouveaux marqueurs de gauche de Marine Le Pen

Marine Le Pen s'est donc approprié des marqueurs programmatiques de gauche et les met en avant lorsqu'elle va sur ces anciennes terres favorables à la gauche. "Elle récolte des voix d'électeurs qui avaient voté pour la gauche ou même la gauche radicale", explique Benjamin Biard, mais qui recadre. "Les priorités programmatiques de Marine Le Pen restent l'immigration, la sécurité et la réforme des institutions avec le référendum d'initiative populaire. Mais depuis dix ans, il y a une évolution assez lente et progressive, notamment sur la forme. Et second élément, c'est qu'elle appuie sur les questions socio-économiques parce que les enquêtes d'opinion montrent que ni l'immigration ni la sécurité ne figurent parmi les trois priorités des Françaises et des Français. Aujourd'hui, c'est le pouvoir d'achat qui arrive très majoritairement parmi ces premières préoccupations. Et donc il y a cette nécessité d'amener des propositions sur ces sujets ce qui lui permet aussi de créer l'écart avec son concurrent Eric Zemmour qui est davantage connoté de droite, de libéral, sur le plan socio-économique, avec cette volonté de récupérer des voix qui s'exprimaient en 2017 pour François Fillon." Pour les observateurs politiques, ce mix programmatique entre des mesures sociales et un accent nationaliste-identitaire ressemble au discours du Vlaams Belang, que l'on pourrait résumer ainsi : "on aide les plus précaires, oui, mais les nôtres" ("eerst onze meensen", était leur slogan de campagne en 2019).

Mais des propositions marquées à gauche suffisent-elles à convaincre ce peuple historiquement tenté par la gauche ? Marine Le Pen profite également de l'effondrement de la gauche, singulièrement du PS, après le mandat de François Hollande en 2017. "On remarque l'extrême droite aime profiter des espaces laissés par la gauche surtout dans un contexte de difficultés économiques", relève Benjamin Biard. "Au niveau local, la commune de Hénin-Beaumont a basculé de la gauche à l'extrême droite. Cela s'est vu en Espagne ou au Portugal aussi. Et au niveau présidentiel, n'oubliez pas que la qualification de Jean-Marie Le Pen pour le second tour de 2002, même son résultat était plus faible que ceux de sa fille en 2012 et 2017, a été possible quand le score de Lionel Jospin, socialiste, était particulièrement faible." Même si l'élection de 2002 était marquée par un éclatement des candidats de gauche : Jospin, Hue, Taubira, Mamère, Chevènement, Laguiller et Besancenot.

Marine Le Pen a ramené à elle un électorat populaire, ouvrier, historiquement tenté par la gauche, mais que le PS français n'attire plus. Cet électorat populaire ne semble, par ailleurs, pas repoussé par le discours sécuritaire et anti-immigratoire de Marine Le Pen. Dans le cas des Hauts-de-France, c'est bien le discours social qui attire les électeurs et non le caractère nationaliste ou identitaire puisque Eric Zemmour, pourtant d'extrême droite aussi, mais plus à droite sur le plan économique. 

Et pourquoi pas l'extrême droite en Wallonie ou dans le Hainaut alors ?

Et de l'autre côté de la frontière alors ? Le Hainaut est aussi une province historiquement à gauche. Pourrait-il basculer à l'extrême droite aussi s'il s'agit effectivement, dans une certaine mesure, du même électorat ? Benjamin Biard écarte l'idée que les wallons seraient insensibles aux thèmes de l'extrême droite. "Le terreau est prêt en terme d'attitudes politiques. On a parfois tendance à dresser une distinction entre nos voisins français ou flamands et les wallons, mais les Wallons n'ont pas une attitude foncièrement différente en matière migratoire et sécuritaire. Ils ont des attitudes assez similaires qui pourraient se traduire en un vote pour une formation d'extrême droite."

Autrement dit, ce qui différencie la Wallonie de la France ou de la Flandre, ce n'est pas tant la demande des électeurs, mais l'offre politique d'extrême droite qui est inexistante en Wallonie. 

"Il y a d'abord le cordon sanitaire politique (l'engagement des partis politiques démocratiques de ne jamais gouverner avec l'extrême droite, NDLR) qui rend inutile un vote pour l'extrême droite. Deuxièmement, le cordon sanitaire médiatique qui réduit la visibilité de l'extrême droite mais aussi leurs tentatives de dédiabolisation. Troisièmement, il y a en Belgique francophone une fracturation énorme de l'extrême droite et l'absence d'un leader charismatique capable de recoller ces morceaux. Enfin, il faut noter la force de la société civile belge qui s'investit de manière très large pour empêcher l'extrême droite de se structurer, de se réunir et qui réduit donc la visibilité et la marge de manœuvre des formations d'extrême droite en Wallonie." Le rôle des syndicats ou des mutuelles dont le poids reste importants en Belgique pour aider les plus précarisés est aussi une raison qui explique que le vote populaire ou ouvrier reste à gauche. Ou, de façon alternative, à l'extrême gauche (au PTB), mais pas à l'extrême droite.

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