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Effacer les traces : "Dans un deuil, l’oubli est possible, mais pas dans un trauma"

Effacer les traces : "Dans un deuil, l’oubli est possible, mais pas dans un trauma"
21 août 2021 à 06:004 min
Par La Première RTBF

Jean Van Hemelrijck nous parle des traces et du rôle qu’elles jouent dans nos vies, entre mémoire et oubli. Pour vivre, ne vaut-il pas mieux laisser s’effacer les traces du passé, surtout lorsque celui-ci nous empoisonne ? Entre deuil et trauma, comment gérer les traces de ce passé douloureux ?

"Quand on demande aux gens ce qu’est la mémoire, il y en a toujours un pour vous rappeler que la mémoire, c’est la capacité de saisir l’environnement, le stocker et s’en rappeler. Et c’est fondamentalement faux ! La mémoire, pour paraphraser le psychologue Robert Neuburger, c’est une gestion adéquate de l’oubli", explique le psychologue Jean Van Hemelrijck.

Avoir de la mémoire, c’est avoir la capacité d’oublier et non de se rappeler, c’est de pouvoir produire de l’oubli. Il est extraordinairement important de pouvoir oublier ; nos vies seraient bien différentes si l’être humain n’avait pas cette compétence. Sans l’oubli, il n’y aurait ni bonheur, ni fierté, ni espoir, ni présent, et donc pas de vie.

 

L’oubli est une vertu et non un défaut, c’est même une compétence

Prenons le cas très récent des funestes inondations que notre pays a connues à la mi-juillet. Que s’est-il passé entre le deuil et le trauma, dans ces vallées dévastées ? "D’abord, il faudrait que les médias arrêtent de dire qu’il faut commencer le travail du deuil", avance le psychologue. "En effet, dire cela, c’est considérer la mémoire comme une sorte de peau sur laquelle des cicatrices seraient présentes et où le deuil ne serait rien de moins qu’une cicatrisation. Or, le travail de deuil est très complexe, un peu indéfinissable, mais dont l’enjeu final est bien l’oubli."

Comment expliquer alors que lorsqu’on fait le deuil de quelqu’un, on ait tendance à garder un objet (photo, mèche de cheveux, vêtement, parfum, …) de la personne ? Si on garde un objet, c’est justement parce que l’oubli fait son travail. Ma mère, par exemple, s’habillait toujours en rouge. Et un après-midi d’automne, alors que je roulais dans les rues de Bruxelles, un rayon de soleil a éclairé une femme tout de rouge vêtue qui attendait le bus. Cette coïncidence m’a remis en contact avec ma mère, que j’aimais et qui me manque, et qui représente une gamme complexe d’émotions de joie, d’amour, de colère. Ça, c’est un deuil : la coïncidence du quotidien me fait me rappeler que j’avais oublié. J’ai des objets d’elle, je les ai mis de côté et de temps en temps, il m’amuse d’y retourner car je convoque ces souvenirs. C’est une volonté personnelle de les convoquer. A contrario, dans le cas d’un trauma, l’oubli n’est pas possible. Le trauma, c’est le surgissement d’un événement dramatique de notre vie que l’on n’avait pas anticipé, et notre mémoire se met en éveil constant pour garder toujours éveillé le danger, de façon qu’il ne nous surprenne pas une deuxième fois."

C’est pour cette raison que l’humain a toujours prôné l’oubli. Si l’on regarde le cas des monuments présents dans nos villes et villages, ils sont bien souvent dédiés à la mémoire d’hommes qui nous ont quittés. Ainsi, en déposant la mémoire dans un objet, on n’a plus à la porter. L’objet a la vertu de garder la mémoire.

Les traumatisés n’oublient pas

Par définition, les personnes qui ont subi un trauma - ce qui peut être le cas des sinistrés de juillet en Belgique - n’arrivent pas à oublier. Ils ont des images fixes (et non des films) de la catastrophe, punaisées dans leur âme, qui deviennent des objets auxquels ils pensent tout le temps, et auxquels vont se référer toute une série d’éléments de leur environnement : s’il se met à pleuvoir par exemple, la pluie convoque les images que les sinistrés ont gardées de l’événement. De la même façon, un bruit peut aussi convoquer les images. Comment s’en sortir alors ? Il faut faire un travail collectif et individuel de nomination et de dépôt sur des objets quelconques.

Notre société oublie de moins en moins : l’exemple des tatouages

Bientôt la fin de l’été, nous sommes revenus ou en train de revenir de vacances, avec parfois des vacances à la plage où l’on a vu des corps en maillot. Aujourd’hui, le corps n’est plus cette condition irréductible de soi, il est devenu une sorte de matériau, susceptible de subir toutes les transformations nécessaires pour répondre à l’ambiance du moment.

Parmi ces transformations, il y a le tatouage qui fait du corps un lieu de mémoire et d’archive. Il devient ainsi un panneau de rappel constant. Comment en est-on arrivé à faire de nos corps un lieu d’archives ? Pour Jean Van Hemelrijck, "l’évanescence du quotidien nous y a conduits, l’accélération des processus fait que le monde ne se suffit plus à lui-même. Il faut sans cesse le décorer, le mettre en scène, l’intensifier, le dramatiser. Vu que la vie ne se suffit plus à elle-même, nous essayons de l’arrêter en faisant de nos corps une sorte de mémoire figée. Pourtant, une société qui n’a pas la capacité d’oublier est une société qui va mal, car elle va convoquer la rancœur, l’amertume et la colère. Même s’il conduit parfois à l’injustice (quand certaines personnes ont échappé à la justice et n’ont pas dû payer les fautes commises parce qu’elles ont été oubliées), l’oubli permet d’avoir un présent, une vie, un quotidien. Sinon, nous ne serions que l’objet d’un rappel constant."

Les sinistrés veulent rebondir

Si on regarde les micros-trottoirs en télévision ou sur les réseaux sociaux, on constate que la plupart des sinistrés veulent justement effacer ces traces. Ils disent qu’ils vont rebondir. Et ce, même chez les personnes plus âgées, qui au début disent qu’elles n’y arriveront pas. Quelques jours plus tard, on les voit en train de nettoyer les murs, jeter les objets, bref effacer les traces...

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