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Environnement

Du sucre dans nos océans : pourquoi cette découverte inquiète les scientifiques ?

Deux tortues de mer foulent les herbes marines de la côte d’Akumal (Mexique).
17 mai 2022 à 08:45 - mise à jour 17 mai 2022 à 15:573 min
Par Julien Covolo

On savait que l'eau de mer était salée, mais pas qu'il y avait aussi du sucre en quantité si importante. N’importe quelle vitrine de confiserie ferait pâle figure à côté de nos sols marins, et il y a de quoi s'inquiéter. C’est ce qu'ont découvert les scientifiques de l’institut Max Planck lors d'une étude publiée le 2 mai 2022 dans la revue Nature, Ecology & Evolution et épinglée par le journaliste Marcus Dupont-Besnard de Numerama. Comment un tel phénomène est-il possible ? Nos tortues de mer finiront-elles diabétiques ?

Les responsables de cette production de sucre, ce sont les herbes marines. On les retrouve dans de nombreuses zones côtières aux quatre coins du monde. "Les herbes marines sont l’un des puits à dioxyde de carbone (CO₂) les plus efficaces de la planète : un kilomètre carré de prairie marine stocke presque deux fois plus de carbone que les forêts terrestres, et ce 35 fois plus rapidement", signale un communiqué de l’institut Max Planck de Brême, en Allemagne, spécialisé dans la microbiologie marine. C’est la raison pour laquelle on parle de carbone bleu pour désigner ce CO₂ stocké par les écosystèmes marins.

Des sols marins gorgés de sucre ?

Jusqu’ici, rien d’inconnu pour nos scientifiques. Ce qui est étonnant par contre, c’est la quantité vertigineuse de sucre également retrouvée dans les sols marins.

En temps normal, le sucre fait partie du processus naturel de la photosynthèse. "Ces plantes utilisent la plupart des sucres qu’elles produisent pour leur propre croissance, explique la directrice de l’institut, Nicole Dubilier. Mais dans des conditions de forte luminosité, à midi ou pendant l’été par exemple, les plantes produisent plus de sucre qu’elles ne peuvent en consommer." Ces sucres en surplus sont alors stockés. Mais une fois les réserves pleines, ils sont libérés dans la rhizosphère, cette partie du sol où se trouvent les racines. Cette rhizosphère sert en quelque sorte de trop-plein.

Dans de telles situations, les herbes aquatiques jouent alors le rôle de véritable Willy Wonka des fonds marins. "On estime qu’à l’échelle mondiale, il y a entre 0,6 et 1,3 million de tonnes de sucre dans la rhizosphère des herbes marines, détaille Manuel Liebeke, chef du groupe de recherche en interactions métaboliques de l’institut. C’est comparable à la quantité de sucre contenue dans 32 milliards de canettes de coca !", s’étonne-t-il.

Ce graphique montre la concentration importante de sucre et de carbone autour des racines des herbes marines.
Ce graphique montre la concentration importante de sucre et de carbone autour des racines des herbes marines. [ © Nature Ecology & Evolution]

Mais dans la rhizosphère, il y a aussi des bactéries et d’autres micro-organismes. Et tout comme nous, "les microbes adorent le sucre", précise l’institut. Facile à digérer, il est rapidement consommé et converti en CO₂ par les bactéries. Pour empêcher cette production de CO₂, les herbes marines interviennent à nouveau dans le processus en libérant des phénols dans leurs sédiments.

Les phénols, c'est une catégorie de composés chimiques produits par les végétaux. On les retrouve dans notre alimentation de tous les jours, mais ils ont aussi une fonction antimicrobienne. Après reproduction de l'expérience en laboratoire, les chercheurs se sont rendus compte qu'ils empêchaient les micro-organismes de digérer le sucre des herbes marines. À terme, on évite ainsi que d’importantes quantités de CO₂ ne soient libérées dans l’océan et l’atmosphère.

Alors tout va bien ?

Pas vraiment, car un dernier paramètre doit être pris en compte : l’activité humaine. "Les prairies sous-marines comptent parmi les habitats les plus menacés de notre planète", met en garde l’institut Max Planck. Si elles venaient à disparaître, des quantités astronomiques de COet de sucre seraient libérées dans l’atmosphère. Et sans phénols pour empêcher les microbes de digérer ce sucre, cela ferait encore plus de carbone au bout du compte.

Les scientifiques estiment ce CO₂ supplémentaire à 1,54 million de tonnes. "C’est à peu près l’équivalent de la quantité émise par 330.000 voitures en un an", illustre Manuel Liebeke. C’est la raison pour laquelle le communiqué de l’institut se conclut par une mise en garde. "Les prairies marines déclinent rapidement dans tous les océans", constate-t-on. Dans certains endroits, les pertes sont estimées à 7% chaque année. "Jusqu’à un tiers des herbes marines de la planète pourraient avoir déjà disparu", indiquent les auteurs de l’étude. Plus encore qu’auparavant, il devient urgent de protéger ces écosystèmes.

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