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Don Juan, visit now : "Faire dialoguer une oeuvre du passé avec la pensée féministe"

Don Juan, visit now : "Faire dialoguer une oeuvre du passé avec la pensée féministe"
21 janv. 2022 à 08:565 min
Par Laurence Rosier, une chronique pour Les Grenades

400 ans après la naissance de Molière, faire se rencontrer Don Juan et la philosophe théoricienne du genre Judith Butler ? Cuisiner de la soupe avec le séducteur ? Insérer un monologue de la sororité dans le fil de la pièce ? Mettre Don Juan, le mâle séducteur solitaire du passé, face à la collectivité des hommes et femmes contemporaines ?

Vous y avez pensé ? Le collectif Théâtre en liberté l’a fait, dans la pièce Don Juan, visit now !

Prologue

A la fin, Don Juan meurt.  

Tout le monde connait l’issue. Mais pour une adaptation qui revisite le mythe à travers les questions de genre, que signifie alors cette mort ?  

"Ça craque de partout", ce sont les mots inscrits en lettres lumineuses qui scintillent sur les corps dansants des acteurs et actrices dans un final magnifique qui nous inviteraient presque à les rejoindre tandis que le rideau s’abaisse.

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Si on s’interrogeait sur les prises de paroles des femmes et sur l’image de Don Juan l’éternel séducteur, il fallait que le travail théâtral lui-même interroge également son nombril masculin. La première scène de la pièce s’ouvre d’ailleurs par cette réflexion où le metteur en scène… mis en scène s’échine à dire le partage nécessaire de la parole en privant les femmes actrices autour de la table de celles-ci.

Marie-Christine Paquot

Dans la pièce de Molière, les femmes ne sont pas présentes sur scène de façon majoritaire : 7 scènes sur 27 seulement avec une présence féminine, ce qui par la pratique montre bien leur instrumentalisation, on parle plus des femmes qu’elles ne parlent initialement.

Dans cette adaptation, le monologue de la sororité est l’un des points d’orgue de la pièce, son basculement. La réponse à Don Juan, ce n’est pas la rivalité mimétique d’une Don Juane revendiquant la même liberté sexuelle, (de toute façon on connait le destin fatal de Carmen), la solution, c’est l’alliance des femmes Elvire, Charlotte, Mathurine, alliance de genre et de classe, qui sauvera les rapports collectifs : les femmes ensemble pour rejoindre ensuite les hommes et les autres, en fluidité corporelle. 

Maître de la parole

Don Juan est vu comme un maître de la parole, parole ambivalente autour de sa dimension performative : le pouvoir de séduction de la parole mais aussi l’échec de cette dimension puisqu’il ne tient pas ses promesses. Don Juan se sert de la persuasion, pratique des éloges paradoxaux (de l’hypocrisie, du jeu), joue de l’arme classiste bref c’est un héros rhétorique, certes moins sympathique que Cyrano de Bergerac 

Or la relecture que propose la troupe trouve un autre point d’orgue dans la tirade finale issue des travaux de Judith Butler sur "performer son genre" par le corps: une alternative à l’éloquence patriarcale ? Tandis qu’agonise le corps de Don Juan, oripeaux d’un masculin désuet, victime lui-même de sa propre aliénation (même si des lectures savantes avaient pu pointer la possibilité d’une homosexualité latente du héros : le don juanisme serait-il renouvelé par une sexualité non hétérosexuelle ?) 

Les scènes se suivent, les rôles s’intervertissent, les hommes et les femmes interrogent leurs relations en interrogeant leur rôle social genré. Iels finissent par préparer une soupe ensemble, la soupe, tout un symbole qui nous reste dans les narines en sortant de la salle, la soupe, le partage, pas la soupe à la grimace, ni les marchands de soupe, la soupe comme plat unique, le mélange, la liquidité.

"Don Juan meurt de solitude"

Interviews croisées des metteur.euses en scène Pascal Crochet, Stéphanie Goemaere et de l’actrice Marie Cavalier-Bazan, qui ont répondu d'une même voix.

Pourquoi avoir eu envie de partir de Don Juan pour questionner le genre ? 

Le projet est né à l’initiative du collectif Théâtre en Liberté qui travaille sur le répertoire (classique et contemporain).  Lorsque que nous avons discuté d’un projet lié au répertoire, le Don Juan de Molière a été évoqué.  Il nous a paru d’une totale incongruité dans le contexte actuel.  Et puis réflexion faite, la proposition a semblé riche en ce qu’elle peut permettre de faire dialoguer une œuvre du passé avec des questionnements et des pensées actuelles autour de la domination de genre et de la pensée féministe. 

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Votre façon de travailler ensemble a-t-il été modifié par la mise en avant des questions de pouvoir, de domination, de genre, notamment dans la prise de parole ? 

Oui, on a essayé d’évacuer la forme pyramidale dans le travail, on a vraiment cherché à laisser la parole à toustes. Le collectif a travaillé en son sein les thématiques qui sont présentes dans le spectacle, en tentant d’être à l’écoute des réalités/regards de toutes et tous sur les questions de genres et de domination.  

 Comment avez-vous choisi les textes des ouvrages théoriques féministes ? 

Nous avons proposé à toute l’équipe de venir partager à toustes des extraits de textes, podcasts et autre qui les avaient touché, marqué ou interpellé et de là, on est parti au plateau. Ça nous nourrissait les uns les autre pour les improvisations, et nous permettait de choisir les extraits qui nous semblait les plus pertinents pour notre projet. Certaines voix m’ont semblé nécessaire dès le début : Judith Butler, Françoise Héritier et Virginie Despentes.

Pouvez-vous parler de l’importance du corps et de la danse dans votre spectacle ? La déconstruction du genre passe-t-elle par le verbal et le corporel ? 

L’importance du corps et du mouvement a toujours eu sa place dans le travail de Pascal. C’est quelque chose auquel il attache une grande importance, ça laisse place à des moments poétiques et oniriques, qui viennent frotter, compléter ou contrebalancer les propos tenu sur scène.  

Les auteur.rices telles que J.Butler, qui sont citées dans le spectacle, sont bien au-delà de la question de genre et il nous semblait indispensable de passer par la physicalité des corps pour aborder le sujet.

Finalement à la fin de la pièce Don Juan meurt de quoi de façon symbolique ? 

Pour nous, Don Juan meurt de solitude. Coupé qu’il est, d’un monde en mutation.

Ça craque de partout, ce sont les derniers mots de la pièce message d’espoir ? 

Tout à fait. Les choses bougent et fort heureusement ! cela est déroutant mais aussi très réjouissant. Pour que les choses puissent évoluer, se transformer il est indispensable d’en passer par un moment d’effondrement. Toutes les grandes mutations sont passées par des moments d’incertitudes et de tensions. 

Faire la cuisine, d’une omelette aux coquilles d’œufs à la soupe, fluide et mélangée, la nourriture comme réponse et métaphore ?  

La présence de l’omelette est partie de l’expression "on ne fait d’omelette sans casser des œufs " et la soupe est partie de l’idée que c’est un plat collectif, qui rassemble qui réchauffe. 

La cuisine c’est le lieu des transformations des aliments, à l’image de notre monde en transformation, en mutation. 

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Infos pratiques

La pièce "Don Juan, visit now" se joue au Théâtre des Martyrs jusqu’au 27 janvier 2022.

Pour plus d’informations sur : "Don Juan, visit now".

Les 400 ans de Molière - JT

Les 400 ans de Molière

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Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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